Charles Lefrançois (2/2) “difficile de s’entraîner sans savoir où on va”

Charles Lefrançois (2/2) “difficile de s’entraîner sans savoir où on va”

Charles Lefrançois est du genre bavard, et ce n’est pas pour nous déplaire. Présent sur l’Elite de Rauville-la-Place et sur le National 450 d’Ecublé en cette fin de saison 2020, le pilote Français était resté discret depuis son retour des Etats-Unis, s’adonnant à des projets personnels. On est allé lui poser quelques (30 !) questions pour prendre des nouvelles et revenir sur quelques moments marquants de sa carrière… Un entretien scindé en deux parties, pour deux fois plus de plaisir… Retrouvez la première partie de l’entretien en cliquant ici.

[…]Charles, après ton passage chez NGS, tu roules Suzuki, Pourquoi ?

Parce qu’après l’aventure NGS, j’avais pris contact avec Suzuki France et ils avaient bien voulu m’accompagner. Depuis 2012, je suis avec Suzuki.

En 2017 – il n’y avait pas de place disponible chez Suzuki donc j’avais roulé pour Honda Thorpe. En 2018, j’ai contacté le team SR 75 et vu que Cyrille Coulon arrêtait, il y avait une place qui se libérait chez Suzuki SR75 par la suite. Ils me donnent aussi un coup de main pour la France. C’était facile pour moi de rejoindre cette équipe car je pouvais bénéficier de l’aide de Suzuki France ainsi que celle du team Anglais et j’avais libre choix – entre guillemets – de faire les courses que j’avais envie de faire en France, c’était un bon deal pour moi.

Geoff m’impose l’Arenacross, mais c’est quelque chose qui me motive à 100%. Aujourd’hui, les championnats qui m’intéressent sont l’Arenacross, le championnat Allemand, le SX Tour et le Pro Hexis, c’est là que j’arrive à gagner ma vie. Avec ce team, je pouvais faire ces 4 championnats là et pour moi, c’est le top.

Tu décroches le titre Arenacross 450 en Angleterre début 2020, et il me semble que tu reçois un coup de fil… C’est Jeremy Albrecht qui te contacte ?

En fait, j’avais prévu de faire une grosse pause après l’Arenacross. Avec ma petite-amie, on a acheté une maison en tout début d’année, on avait un peu de travaux à faire et puisque je ne voulais pas faire de saison en Motocross, je me suis dit que j’allais bosser à fond dans la maison.

4 ou 5 jours après mon titre en Angleterre, tous les pilotes 450 de chez JGR Suzuki se sont blessé à tour de rôle et l’équipe cherchait un pilote remplaçant pour faire rouler la moto, tout simplement. Aux USA, il n’y avait pas vraiment d’autre pilote à prendre, les pilotes privés qui restaient n’avaient pas un gros niveau.

J’avais été champion en Angleterre et l’équipe JGR a contacté Geoff Walker qui connait bien Jeremy Albrecht (team manager – JGR Suzuki). Du coup, en quelques jours, j’ai fait mes sacs et je suis parti là-bas.

Au programme, il y avait 5 courses à faire, et si Savatgy ne revenait pas j’aurais pu finir le championnat, ça aurait pu faire 8 ou 9 épreuves.

En 2019, l’équipe m’avait vu me qualifier 3 fois sur 4 épreuves et pour eux, c’était bon d’avoir un pilote comme ça, un pilote qui était fidèle à Suzuki depuis 2012. Mon profil leur correspondait bien.

Malheureusement, je n’ai fait qu’une épreuve puisque le Coronavirus est arrivé. Après, tout s’est annulé à tour de rôle et l’équipe ne savait pas quelle tournure allait prendre le championnat. Je suis ensuite rentré en France, c’est dommage.

Tu as fait cette épreuve à Daytona … Circuit mythique ?

C’était vraiment une épreuve que je voulais faire, c’était top que ça tombe à ce moment-là. Malheureusement, ce jour-là, je n’ai pas bien roulé, j’ai pris de mauvais départs mais j’ai pris vraiment beaucoup de plaisir. C’était quand même compliqué pour doubler et je ne me suis pas qualifié en finale. C’était une belle épreuve; on était tellement short niveau timing que l’équipe n’avait pas voulu que je roule avec la moto usine car il y a vraiment une grosse différence entre la moto d’origine et la moto d’usine. J’avais roulé avec mes propres suspensions sur une moto toute neuve, un pot, mes réglages, mais pas de moto d’usine.

La semaine suivante, on a préparé Indianapolis, et là, j’ai pu essayer leur moto pour la première fois. J’ai vraiment vu une énorme différence par rapport à la moto d’origine.

Première moto d’usine de toute ta carrière ?! C’était quoi ton ressenti là-dessus ?

La puissance … Je ne pensais pas qu’on avait besoin de plus de puissance qu’une moto d’origine en 450 avec une préparation classique… Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit aussi puissante mais je me suis rendu compte que ça aidait beaucoup plus. Au début, il faut un temps d’adaptation.

Tu t’es mis long 20 fois ? (rires)

(rires). Soit on a peur de se mettre long, soit court, tellement la puissance impressionne.

Au niveau des suspensions ce n’était pas évident non plus; je roulais avec des réglages propres à Broc Tickle et c’était vraiment béton. Je n’arrivais même pas à enfoncer la fourche sur 5cm. Pour dribbler les whoops, c’était chaud lors des premiers passages, j’ai même failli tomber tellement c’était difficile à piloter pour moi.

Après, l’équipe a vraiment été cool, ils étaient à l’écoute et on a trouvé un bon compromis entre mes suspensions pour la France et les suspensions aux USA. Les compressions sont plus grosses, les whoops sont plus gros, il faut rouler avec du plus dur. Par la suite, on avait trouvé de bons réglages pour les suspensions.


Je n’aurais jamais été un top pilote en 450 là-bas mais à mon niveau, l’équipe voyait bien que je progressais de jour en jour avec les nouveaux réglages, c’était enrichissant.

En arrivant à l’entraînement, j’avais deux mécaniciens, un ingénieur suspension, deux autres mécaniciens qui s’occupaient du moteur, une personne qui me filmait à chaque séance toute la journée; c’était vraiment le top.

Une équipe de haut niveau, tu as vraiment dû te dire que tu n’avais pas de chance. Tu arrives sur place, et boom, c’est déjà terminé.

C’est clair. C’était assez court.

La semaine avant Daytona, j’avais roulé quelques fois à Moto Sandbox. Le team avait fait le bon choix même si au début, je trouvais dommage qu’ils ne me mettent pas d’entrée de jeu sur la moto d’usine, mais en fait, ils avaient bien fait car il y avait une grosse différence entre ma moto et la leur.

J’ai fait la première semaine avec ma moto, Daytona, puis la deuxième semaine sur la moto d’usine et c’était top.

À la fin de la seconde semaine, j’avais bien progressé, j’avais un bon feeling, tout était au top. Le vendredi soir avant Indianapolis, Jeremy Albrecht m’envoie un message pour me dire que l’épreuve était annulée et tout s’est enchaîné.

Je suis quand même resté sur place une semaine de plus en attendant de voir quelle tournure allait prendre le championnat; ils voulaient quand même me garder, mais après, ils ont vu que ça allait être tout compliqué et que le championnat allait être stoppé, donc je suis rentré.

J’avais également peur de me retrouver bloqué là-bas, le team se retrouvait également à l’arrêt car on ne savait pas du tout quand le Supercross allait reprendre. À ce moment-là, on parlait même de faire la fin du SX après l’outdoor, donc tout le monde était dans le flou. J’ai attendu 10 jours avant de rentrer.

J’ai profité de m’entraîner avec Chad Reed lors de ses derniers entraînements, c’était quand même cool, j’avais toujours un mécanicien avec moi à l’entraînement, je roulais sur un terrain de SX refait tous les jours et c’était vraiment agréable, mais bon, à ce moment-là, je savais que c’était la fin pour moi.

Rouler avec Chad Reed, c’est impressionnant ?

Il a quand même accompli beaucoup de belles choses durant sa carrière, mais sur un entraînement classique, quand il n’y a pas tous les spectateurs, tous les fans, on se rend compte que c’est une personne comme les autres. Il est assez abordable, il vient s’entraîner comme tous les autres pilotes, il est agréable.

C’est sûr que quand on est à l’entraînement avec lui, en direct, on se rappelle les courses qu’il a pu faire face à Stewart, Carmichael et compagnie; mais au final, c’est un gars simple et cool. Une belle expérience de partager mes derniers entraînements avec le team JGR et avec les derniers entraînements de Chad Reed.

Charles Lefrancois talks about Daytona Supercross stand-in ride

Suite à cet épisode, tu es rentré. J’ai eu dû mal à savoir ce que tu faisais depuis, jusqu’à Rauville-la-Place.

J’avais besoin d’un peu de repos. Quand je suis rentré des USA, je ne savais pas quand les courses de Supercross allaient reprendre. Josse Sallefranque m’a dit que le Pro Hexis était annulé, JLFO annulait le SX Tour également, pour trouver la motivation, ce n’était pas toujours évident.

J’ai mis le sport et l’entraînement moto de côté.

J’ai profité de cette année bâtarde au niveau professionnel pour travailler dans ma maison. On avait pas mal de travaux à faire et je me suis dit que c’était l’année pour s’occuper de ça, être tranquille, et pouvoir se concentrer sur la moto en 2021.

Faire un break, parfois, ça fait du bien j’imagine.

Oui.


On fait beaucoup de courses à l’étranger, on est souvent parti; aujourd’hui ces courses, c’est notre gagne pain. On veut faire des bons résultats car ça nous tient à cœur donc on est vraiment appliqué à 100% là-dedans. En Allemagne, j’ai très bien roulé mais là-bas, tu peux gagner une finale et ne pas te qualifier pour la suivante car le niveau est très homogène. Ce sont des courses stressantes.

J’ai réussi à être vice-champion d’Allemagne, à décrocher le titre d’Arenacross en Angleterre, du coup après, j’avais vraiment envie de faire un break et de penser à autre chose avant de me reconcentrer sur une nouvelle saison.

Finalement, tout a été annulé. J’ai décidé de faire Rauville car ce n’était pas loin de chez moi. J’avais repris l’entraînement en Motocross mais je suis tombé fort à l’entraînement et je me suis fait mal aux côtes et je n’ai pas pu m’entraîner, c’était assez compliqué. J’ai voulu faire Rauville tout de même pour mes partenaires mais je manquais de rythme, de physique, d’un peu de tout [rires].

Ecublé, c’était histoire de revenir sur le national 450 pour viser un titre ?

J’ai essayé de me préparer pour cette épreuve-là, j’aurai bien aimé gagner, c’est toujours un bon titre à avoir. Je n’ai pas pris de bons départs, ce n’était pas simple de doubler. Jimmy Clochet fait de très bonnes performances à l’Elite et il roule vraiment très fort. Je me suis également aperçu qu’il me manquait du rythme; ça m’a fait office d’entraînement.

La saison prochaine, on verra si je fais tout l’Elite, je ne sais pas encore. Avec ces deux épreuves, je me suis rendu compte qu’on perd vite le fil sans entraînement MX. Maintenant, il va probablement falloir attendre jusqu’au mois de Mars l’année prochaine pour avoir une course en Elite … Et encore, l’Elite n’est pas mon objectif numéro 1.

C’est difficile de s’entraîner la semaine sans savoir où on va. Aujourd’hui, le gasoil pour aller à l’entraînement, les péages, tout ça, ça commence à coûter cher quand il n’y a pas de rentrée d’argent. Quand tu t’entraînes en semaine, il y a beaucoup de faux-frais que tu n’amortis plus.

Cette histoire de Covid, ça t’inquiète aussi pour 2021 ?

Carrément. Même les organisateurs nous disent que ce sera également compliqué en 2021, et on le voit de nouveau avec ce couvre-feu dans certaines régions.

Je pense que ça va être difficile pour tout le monde, et encore plus pour nous – les pilotes de Supercross – car on roule en intérieur l’hiver et les organisateurs ne peuvent pas se permettre de nous faire rouler sans public; pas de public, pas d’épreuves.

Tout dépend de l’évolution de la situation.

Pour les épreuves en extérieur, je pense qu’ils trouveront des solutions et qu’ils s’adapteront mais pour les Supercross en salle …

En mondial, aux USA, ils ont pu se permettre d’organiser des épreuves à huis clos; à notre niveau, il faut que les stades soient blindés pour que les organisateurs puissent payer la location de la salle, les pilotes, le staff, les frais, etc, etc.

On perd notre gagne pain, les partenaires ne savent plus où ils vont, préparer des budgets devient compliqué. Le team SR75 ne sait pas de quoi 2021 sera fait. Normalement je continue avec l’équipe car tout se passe bien, il y a une bonne entente, mais à ce jour, Geoff ne peut rien me promettre.

S’entraîner dur sans objectif, c’est difficile mentalement, dépenser de l’argent pour s’entraîner, c’est difficile financièrement, c’est un ensemble de choses qui font que 2021 me fait un peu peur.

Avec ton expérience ces 10 dernières années, est-ce que tu dirais que c’est de plus en plus compliqué de vivre de ton sport ?

Jusqu’à avant la période de confinement, je dirais que non.

Finalement, au fil des années, j’ai réussi à me faire un nom, que ce soit en Allemagne, en Hollande, au Danemark, etc … On arrive à mieux négocier nos contrats, nos primes de départs.

Ces trois dernières années ont été mes meilleures années financières, j’y ai également signé mes meilleurs résultats. Maintenant, je pense qu’on va vivre une grosse crise économique dans le monde de la moto. J’ai peur que certaines épreuves arrêtent pour de bon, que certains clubs n’arrivent pas à repartir, j’ai peur que ça mette 2,3 ou 4 ans à vraiment repartir comme avant.


J’ai également peur que certains partenaires ou certaines marques se servent de cette période-là pour diminuer les budgets alors qu’eux ne sont pas tous impactés à 100%.

Quand une marque te sponsorise, elle le fait en sachant que les retombées ne seront pas énormes, tu penses que certains vont utiliser l’excuse du Covid pour se retirer du sport ?

Ce que tu dis n’es pas faux du tout. Mon concessionnaire à Paris ne connait pas la crise, ils ont vendus autant de motos, ils bossent très bien. Il y a eu le confinement mais beaucoup d’amateurs ont continué à rouler. Un de mes partenaires, HRS Suspensions, a bossé à bloc.

Je pense que certains vont se servir du Covid pour diminuer les budgets alors qu’ils ne vont pas forcément connaître la crise.

Ça tombe bien, ma dernière question porte sur ce sujet. Qu’est-ce qu’on pense du départ de Geico et de la fermeture de Factory Connection ?

Comme dit précédemment, je pense que certains vont s’en servir d’excuse et dire qu’ils traversent une crise. Malheureusement, il se peut que certains en traversent vraiment une et qu’ils ferment les robinets.

Je pense qu’il y a des entreprises qui tournent bien à l’heure actuelle mais qui ne sont pas assurées de ne pas connaître une crise dans 6 mois ou dans un an à cause de ce Covid.

Pour Geico Honda, c’est vraiment malheureux, c’était un gros team qui a décroché un paquet de titres aux US avec des tops pilotes.

David Vuillemin avait l’air de dire que ce team fonctionnait avec des budgets énormes alors qu’il pourrait fonctionner avec deux fois moins de budget tout en faisant quand même des saisons complètes. On peut aussi faire des saisons en essayant d’économiser sur certaines choses, je ne sais pas trop comment ça s’est passé pour eux et je ne suis pas au courant de toutes les informations.

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