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Florent Lambillon « Ce qui est difficile, ce sont les critiques, j’essaye de faire de mon mieux »

Images: Niek Kamper

Non, Florent Lambillon ne roule pas aux avant-postes sur le mondial MX2, mais cela n’empêche pas au pilote Belge d’avoir beaucoup de mérite. Privé à 200%, Florent Lambillon mène la vie de monsieur tout le monde, à un petit détail près. Bourreau de travail la semaine, le garçon de 21 ans participe également à quelques épreuves du mondial MX2 cette saison. Une opportunité – pour ne pas dire un rêve – offerte par Everest Racing que le pilote Namurois a décidé de saisir à bras le corps malgré ses petits moyens. Seul pilote Suzuki en piste, Florent Lambillon est l’un de ces privés au profil atypique, qui mérite aussi d’être mis en lumière. Du régional Belge au mondial MX2, il n’y a qu’un pas pour celui qui le veut vraiment … Micro.

Florent, pour ceux qui ne te connaissent pas, dresse nous un rapide bilan de tes débuts et de ton évolution dans le sport jusqu’ici.

J’ai commencé la moto grâce à mon père, un peu près toute ma famille en faisait et on m’a vite mis sur une moto, vers les 3 ans. Je roulais dans le jardin sur un petit rond, presque tous les jours, qu’il pleuve, qu’il neige, j’étais déjà passionné par ça et c’est comme ça que je me suis retrouvé sur les terrains. Chez nous, il n’y a pas vraiment de championnat national, il y a des fédérations qui correspondent un peu aux ligues en France; c’est un petit peu compliqué. Le niveau est à peu près similaire dans chaque fédération, il y en a une qui sort du lot, et le championnat National se fait finalement sur des épreuves régionales cette année … [rires].

À l’AMPL, les catégories se font en fonction du niveau. En commençant, avec les débutants en passant par les juniors et les séniors pour finir avec les inters. J’ai gagné quelques titres AMPL, deux fois en 65, un en 85 ainsi que deux la même année, en Junior et en Sénior. J’ai également gagné quelques courses en Inter Mx1 et je suis actuellement en tête du championnat Open 125 en ayant fait un 6 sur 6. Chez nous, les vétérans s’appellent Experts, les Juniors sont les Espoirs et les Espoirs sont simplement les 85cc. Ils vont s’amuser à comprendre !

Ma première course internationale, c’était aux USA en 2015. Chaque année, je faisais le MX Master Kids. Je connaissais bien l’organisateur. Quand les pilotes Américains venaient, on leur mettait à disposition des motos, et du coup, ils m’ont mis des motos à disposition pour faire les Mini O’s cette année-là. C’est comme ça que je me suis retrouvé là-bas, avant, je n’avais jamais fait une course internationale.

Donc tu fais réellement tes premières apparitions sur l’Europe la saison dernière ?

C’est presque ça, j’avais tenté de me qualifier à Lommel en EMX250 il y a deux ans, mais je ne suis pas un pilote de sable et je ne m’étais pas qualifié. J’ai participé à ma première course européenne à Maggiora l’an passé.

Un pilote Belge qui ne roule pas dans le sable ?

Exactement, c’est triste pas vrai ? [rires]. J’ai toujours roulé dans ma fédération AMPL et là-bas, il n’y a pas du tout de sable donc je n’ai jamais trop roulé dedans. On est à une heure et demie de Lommel, pourtant … Mon père n’étant pas fan du sable, on n’y allait jamais. On roule beaucoup par chez nous sur des terrains « pirates ». Ce n’est pas autorisé, mais en ce moment, il n’y a plus beaucoup de terrains en Belgique.

À Maggiora, Florent Lambillon prenait part à son deuxième GP de la saison @Niek Kamper

L’an dernier, tu participes également à tes premiers grands prix. Comment ça s’est fait, de fil en aiguille, cette histoire ?

En fait, Nathan Renkens du team NR83 avait quelques soucis et ne pouvait pas terminer la saison. Je m’entendais bien avec lui et vu que la moto devait rouler pour représenter les sponsors, ils m’ont proposé de rouler. Du coup, je payais mes engagements et je pouvais rouler avec leur moto et leur matériel.

C’était impressionnant. Je me suis retrouvé à passer d’un championnat régional Belge au mondial MX2. Je m’étais fait mal à l’épaule à Maggiora sur ma première course EMX Open et je roulais encore avec une attelle à l’épaule que je prenais la direction du mondial.

Je savais que c’était une opportunité qu’il fallait saisir, qui ne se présenterait pas tous les jours. Je l’ai fait pour le plaisir, je sais très bien que je n’ai pas le niveau des tops, mais on m’a proposé, alors je n’allais pas refuser.

J’ai roulé à Teutschenthal, j’ai fait le triple GP d’Arco Di Trento et le double GP de Mantova. Ça m’a aidé à prendre de l’expérience, de l’intensité. Il faut savoir que j’ai toujours fait un très gros blocage sur les sauts et ça m’a aidé à passer un bon cap. Il fallait que j’arrive à gérer les courses, rouler pendant trente minutes, en tentant de n’être pas trop loin des autres. C’était une belle expérience pour progresser, et pour prendre du plaisir.

Finalement, tu rejoins l’équipe Everest Racing pour évoluer sur quelques GP cette saison. Question, comment ça s’est fait ?

Après les GP avec NR83 la saison passée, je m’étais dit que c’était terminé, que je n’en ferais probablement plus jamais de ma vie. Je travaille à temps plein, donc même faire l’Europe c’est compliqué pour moi. Je voulais faire l’Elite en France, en plus du régional en Belgique.

Finalement, Julian Vander Auwera s’est blessé à Mantova et m’a proposé de rouler. Là, je ne paye quasiment rien pour rouler, sauf que je roule avec mon matériel. Je paye à peine la moitié de l’inscription et je roule avec ma moto. C’est du 200% privé, je ne roule même pas pour représenter les sponsors de l’équipe Everest Racing; j’ai juste le nom du team avec mes équipements, ma moto, je me débrouille par mes propres moyens.

À Arco Di Trento, j’ai pris le camion avec un ami, je n’avais même pas de tonnelle, rien, c’était pareil que si j’étais à l’AMPL, sauf que j’étais sur le mondial.

Il faut savoir que ma moto est d’origine. Moteur d’origine, fourche d’origine, j’ai juste mis un amortisseur Ohlins acheté d’occasion dessus.

Avec ses petits moyens, Florent Lambillon tente de se rapprocher du rythme des pilotes de grands prix @Niek Kamper

Pourquoi Suzuki, la moto la plus boudée de tout le paddock ?

En 2014, je suis passé en 250 et mon père roulait en Suzuki. Du coup, j’ai essayé et ça m’a plu. C’est une marque que je trouve fiable. J’ai une 450 RMZ qui a 150 heures au compteur, une 250 RMZ qui a 250 heures sans avoir changé de piston [rires]. Je garde mes motos jusqu’au bout pour que ça me revienne le moins cher possible. Niveau financier, ça coûte aussi moins cher de rouler en Suzuki pour moi. Niveau pièces, on doit passer directement par l’importateur puisqu’on ne trouve plus vraiment de concessionnaire – sinon celui de Namur.

Concrètement, qui t’aide cette année ?

Je n’ai pas réellement de sponsors. J’ai un équipementier Belge, ART, qui me fournit des tenues et ça m’aide pas mal. Je suis également aidé par un magasin, MxWan, qui me fait des petits prix sur les pièces. Je vais vraiment sur les GP pour m’amuser, pour prendre du plaisir, et tenter de progresser car je m’entraîne relativement beaucoup. Je travaille toute la semaine, je rentre chez moi et le soir je vais rouler sur un circuit « pirate » pour préparer les grands prix …

On ne t’a pas vu en piste en seconde manche à Maggiora. Pourquoi ?

Le problème, c’était les sauts. Il y avait de grosses ornières dans les appels, je trouvais ça dangereux, pas seulement pour moi, mais aussi par rapport aux autres. J’ai préféré regarder la course que de rouler. Je ne vais pas prendre de risques et honnêtement, c’était également risqué pour les autres. Généralement je suis 8 ou 10 secondes moins vite que le meilleur sur un tour donc ce n’est pas trop un problème. Là, j’étais à 20 secondes; je ne passais pas tous les sauts et ça pouvait devenir dangereux pour moi comme pour eux.

En Belgique, on ne roule pas sur des circuits permanents mais plus dans des prairies, des champs, des circuits qui ne servent qu’une fois l’année. Il n’y a pas de gros sauts. La première fois que j’ai vu un terrain avec de vrais sauts, c’était à Maggiora l’an passé. Sauter, c’est déjà quelque chose, mais une fois qu’ils sont défoncés, ça devient compliqué pour moi.

Après Maggiora, j’ai pris la route. Je suis rentré à 5h30 du matin, j’ai dormi une heure et j’ai été travailler.

Dieseliste de métier, Florent Lambillon ne mène pas vraiment la même vie que ses adversaires sur le mondial MX2 @Niek Kamper

L’an dernier, pour ta première épreuve de l’Europe, tu ne t’es pas demandé ce que tu faisais là ? Il doit y avoir un monde entre l’AMPL et un tracé de mondial comme Maggiora.

Je me suis demandé si j’allais oser sauter. Le vendredi, quand on a fait le tour du circuit, je me suis demandé ce que j’allais faire … Finalement, ça s’était plutôt bien déroulé et là, je prends de la confiance mais je reste toujours très prudent en piste, pour moi, comme pour les autres.

Tu t’es fixé des objectifs pour cette saison ? Rentrer dans les points ?

Ça, ça ne dépend pas de moi, mais plus des autres. Tout dépend du nombre d’abandons, j’en suis conscient. Si on est 22, ce sera plus facile d’entrer dans les points que si on est 30. Je ne pars pas dans l’optique de chercher les points, mon objectif c’est de me rapprocher le plus possible du groupe, d’essayer de suivre le plus possible. Je regarde les temps chronos et je regarde si je m’améliore. À Maggiora, j’étais à 8 secondes du meilleur pilote. J’essaye d’être en dessous des 10 secondes sur tous les circuits. J’étais content à Maggiora car j’ai pu suivre Everts aux essais libres, j’étais à 4 secondes au tour. C’est un pilote professionnel, il roule sur l’ancienne moto d’usine de Tom Vialle, ce n’est pas si mal que ça vu qu’on a deux modes de vie totalement différent. Je donne tout, je fais de mon mieux, avec ce que j’ai.

Finalement, c’est quoi ton programme 2022 ?

Je vais faire les grands prix qui ne sont pas trop loin, et pour lesquels je peux m’arranger avec le travail. Je devrais faire Ernée, Teutschenthal, Loket et Saint Jean d’Angely. Je devrais également faire Basly pour la finale de l’Elite. J’ai roulé sur l’ouverture à Loon-Plage, mais vu que je ne sais pas rouler dans le sable, j’ai fait du tourisme, des pâtés de sable [rires].

Je m’étais dit que j’allais faire tout le championnat de France vu que je ne comptais plus rouler en GP, puis une fois arrivé à Gueugnon sous la pluie et dans la boue, j’ai décidé d’arrêter. J’ai eu des problèmes avec la moto, j’ai dû rouler avec ma moto qui avait 150 heures et qui n’avançait plus, c’était un peu délicat. Finalement, j’ai eu l’opportunité de rouler sur les GP. Il faut tout de même que je m’entraîne sur des circuits plus difficiles, avec des sauts, et en France c’est un bon compromis pour moi. Je vais normalement faire l’épreuve de Villars-sous-Ecôt en 450. On verra ce que ça va donner car je n’ai pas roulé sur la 450 depuis un mois et demi. J’ai payé l’inscription à l’année en MX1 et je ne peux plus changer de catégorie. J’ai tenté d’envoyer un mail à la FFM mais je n’ai pas eu de réponse.

De base, je n’avais qu’une 250 pour faire le mondial et je voulais la garder pour les courses, tout en m’entraînant en 450. Mais j’ai fini par m’acheter une seconde 250 pour l’entraînement, histoire d’être le plus à l’aise possible pour les courses.

Je voulais faire Lommel en 125 juste pour le fun, car je sais que je n’ai pas le niveau, ni la vitesse, encore moins dans le sable. C’est la différence avec moi et les autres, ils sont vraiment là pour performer, c’est leur métier, ils doivent trouver des guidons. Moi je suis là pour l’expérience et pour vivre un rêve.

Sur l’AMPL tu ne pourrais pas vivre de la moto j’imagine ?

Non, impossible. En Belgique, je n’ai quasiment pas d’aides, je dois presque tout payer. Ici, je peux aller chercher 400 ou 500 euros par week-end mais tout ce que je gagne, je le remets dans l’entraînement, la moto, les inscriptions, les déplacements, etc. Si je roule en 125, en 250 et en 450, je peux gagner plus. Je ne compte pas du tout là-dessus. Je travaille la semaine, je suis à mon compte avec mon père. Vivre de la moto, ce serait un rêve mais je sais que ça ne sera pas possible. Il faut bien que j’aide mon père dans l’entreprise familiale. Après, si Red Bull KTM me propose un guidon … [rires].

La seule Suzuki engagée sur le mondial cette saison, c’est celle de Florent Lambillon @Niek Kamper

Du coup sur le mondial, tu te retrouves presque tout seul. Tu vis le rêve, ou c’est la galère ?

L’an passé, c’était comme un rêve. Je ne faisais pas trop attention aux résultats. Cette année, c’est beaucoup plus compliqué. L’an dernier, j’avais une moto mise à ma disposition, il suffisait juste que je roule. Là, avec mon père, on prépare tout. On doit tout charger, partir le jeudi soir, faire une partie de la route, dormir sur le chemin, arriver le vendredi, c’est la course pour nous et on travaille le lundi, donc physiquement et psychologiquement, ce n’est pas simple.

Tu es encore jeune, tu n’as que 21 ans, faire ça de cette façon-là sur le mondial à cet âge-là, c’est rare.

Ceux qui roulent en face de moi sont encore plus jeune mais c’est sûr, on n’a pas exactement la même vie. Ce qui est difficile, ce sont les critiques. J’essaye de faire de mon mieux pour ne pas être ridicule. Les critiques, je suis passé assez vite au-dessus, mais parfois c’est un peu dur à avaler.

Comment on répond à ces critiques, et comment on passe au-dessus ? Toi, tu n’as rien demandé à personne. Oui, tu roules à 8 secondes de Vialle, mais tu n’as jamais prétendu que ça n’allait pas être le cas. 8 secondes de Tom Vialle à Maggiora, moi, je n’y serai jamais de ma vie, et je ne suis pas le seul …

Beaucoup ne connaissent pas ma situation, ne savent pas que je travaille par exemple. Les gens ont dû se dire que j’allais sur le mondial parce que je pensais avoir le niveau pour performer. Ce n’est pas vraiment ça. J’ai eu une opportunité, j’ai eu envie de vivre cette expérience là, ce rêve-là. L’an passé, j’ai reçu beaucoup de critiques négatives mais beaucoup me soutiennent aussi. Il y a quelques personnes qui me critiquent ouvertement, et beaucoup plus qui me soutiennent.

Je regardais les commentaires avant, même si je ne suis pas trop porté sur les réseaux sociaux, puis j’ai arrêté. Les gens me demandaient de leur donner de mes nouvelles pour suivre l’aventure, donc j’ai ouvert une page Facebook pour ne pas déranger mes amis sur mon profil personnel. Je lisais les commentaires fût un temps, mais plus maintenant.

Florent essuye quelques critiques, mais sait qu’il peut compter sur de nombreux soutiens @Niek Kamper

Le message à faire passer à ces gens-là, c’est quoi ? Ce n’est jamais sympa de lire ça, surtout que ces gens ne te connaissent visiblement pas …

Je pense qu’il y a une part de jalousie dans les critiques. Quand je critique, au final, c’est un peu une forme de jalousie. Tu peux dire que j’ai fait une mauvaise course, que je ne suis pas en forme, mais certaines critiques sont méchantes. « Il n’a rien à foutre là » par exemple. Je pense que c’est plus de la jalousie, mais qui aurait refusé une telle opportunité à ma place ? Est-ce que j’ai ma place en mondial ? Non, je suis d’accord, mais si les grilles sont vides, ce n’est pas de ma faute. Le problème vient d’Infront, pas de Florent Lambillon. Moi, certes, je profite du système et du manque de pilotes, je l’assume, mais la grille n’est pas vide à cause de moi.

On m’a aussi dit « tu voles la place de quelqu’un ». On était 25 en MX2 à Maggiora, comment pourrais-je prendre la place de quelqu’un alors que la grille n’est pas remplie ? À la limite, il faudrait 15 pilotes comme moi pour que la grille soit remplie, même si on roule moins vite. On est en mondial, il devrait y avoir des qualifications, des pilotes qui se battent pour gagner leur place derrière la grille, comme à l’Europe; mais bon … Les engagements sont trop chers, il n’y a pas de primes pour les pilotes, etc, etc …

Une bonne journée au régional en Belgique et tu repars avec 500 Euros, si demain tu gagnes les deux manches du mondial MX2, nada.

C’est exactement ça. Je trouve ça fou. Moi, je ne mérite pas de primes, mais les mecs qui sont devant, si. Même à l’Europe, les jeunes dépensent un paquet d’argent aussi et pour performer sur l’Europe, ils s’investissent à 100% et donc ils ne travaillent pas. Il faudrait les aider … Ça commence à devenir chaud, quand on voit le peu de pilotes qu’il y a derrière les grilles, ça fait réfléchir. Nous sur l’AMPL, les grilles sont complètes, on doit être 600 pilotes chaque week-end.

En parlant de ça, la situation du Motocross en Belgique est-elle inquiétante vu l’évolution ces dernières années ?

Pour l’entraînement oui, pour les courses, pas du tout. On a fait des records sur la première épreuve de l’AMPL en entrée spectateurs et pilotes. Avant, les gens allaient sur les terrains d’entraînement, mais puisqu’il n’y en a presque plus, ils viennent rouler sur les courses directement. Je pense qu’il y a des pilotes qui viennent rouler pour la première fois lors des courses de l’AMPL. Dans le coin – au niveau des terrains – on à Lommel, Genk, Lille, et c’est tout. !

Florent Lambillon « Ce qui est difficile, ce sont les critiques, j’essaye de faire de mon mieux »
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