À seulement 19 ans, Julius Mikula est en train de mettre la République tchèque sur le devant de la scène en championnat du monde. Au guidon de la 250 SX-F du team Osicka KTM, le jeune pilote Tchèque enchaîne bons résultats en jouant les places d’honneur face aux pilotes d’usine; il pointe à seulement cinq points du top 10 du mondial MX2 à la mi-saison. Si Jakub Teresak, Petr Polak ou encore Vitezslav Marek ont représenté la République tchèque sur la scène internationale ces dernières années, il faut remonter loin dans le temps – très loin – pou retrouver un tel niveau de compétitivité de la part d’un pilote Tchèque.
Ça tombe bien… Les performances de Julius Mikula nous offrent ainsi l’occasion de replonger dans la folle histoire de Jaroslav Falta, 50 ans plus tôt. Sans doute le plus grand pilote qu’ait connu la Tchécoslovaquie… et certainement l’un des champions du monde les plus injustement privés de leur couronne. Un récit signé Gilles Lecoq, fondateur de memotocross.
Pourquoi Jaroslav Falta n’a jamais été champion du monde ?
La situation est relativement simple en ce jour du Grand Prix de Suisse 250cc 1974 à Wohlen, pour la dernière épreuve de la saison. Le championnat est mené par le russe Guennady Moiseev, devant le tchécoslovaque Jaroslav Falta. Le soviétique bénéficie d’une avance de 16 points ; une marge qui lui permet d’assurer le titre avec un 2-2 en manches en cas de doublé de son concurrent direct.
Mais on remarque l’engagement de dernière minute de Victor Popenko, pilote russe qui roule habituellement en 500cc, et encore présent dans la cylindrée le matin même de la finale. Celui-ci n’a pas participé aux essais en 250cc, mais l’équipe soviétique insiste pour – finalement – l’engager en catégorie 250cc. Le jury de la Fédération Internationale de Motocyclisme présent sur l’épreuve n’y voit alors aucune objection.
La première manche commence d’ailleurs plutôt bien, par un holeshot de Jaroslav Falta qui part seul en tête. Le leader du championnat Guennady Moiseev se retrouve même bon dernier de la manche, en proie à un problème mécanique, et ce jusqu’à ce que l’inévitable se produise : le tchécoslovaque se retrouve sur ses talons, prêt à lui mettre un tour. C’est à ce moment que Guennady Moiseev décide de le bloquer, avant de le percuter pour le faire tomber.
Jaroslav Falta arrivera tant bien que mal à repartir troisième avant de mettre un tour au russe, puis de prendre en chasse Harry Everts et Miroslav Halm. Au fil de la course, le trio reviendra dans les retardataires, y compris au contact des autres pilotes de l’équipe soviétique tels qu’Evgenij Rybaltchenko et Pavel Rulev. Si les deux pilotes qui le précèdent passent les soviétiques sans encombre, il n’en va pas de même pour Jaroslav Falta. Le but de la manœuvre est clair : empêcher le tchécoslovaque de finir devant, et le faire reculer le plus loin possible dans le classement.
Livrant un combat de tous les instants contre les deux russes, Jaroslav Falta finit quand même la première manche en troisième position, loin devant Guennady Moiseev, qui termine hors des points et abandonne à cause d’un problème d’amortisseur. Six points séparent alors Moiseev de Falta au championnat: la seconde manche sera alors décisive.

Pendant la pause, le team-manager tchèque cherche à voir le manager soviétique, qui refuse de lui parler. Les pilotes soviétiques, eux, parlent de simples faits de course. Tous se taisent sauf un : Pavel Rulev, qui va voir le manager tchécoslovaque en s’excusant, avouant que la délégation soviétique leur a demandé de « tout faire » pour voir Moiseev gagner. La FIM, mise au courant par l’équipe tchécoslovaque, ne fait rien, ne souhaitant même pas rencontrer le team-manager de l’équipe russe. Les rapports des commissaires de course ne relatent d’ailleurs aucun incident entre Falta et Moiseev. L’atmosphère entre soviétiques et tchécoslovaques devient électrique.
Au départ de la deuxième manche, Jaroslav Falta refait le holeshot. Guennady Moiseev est alors cinquième, mais doit de nouveau abandonner la manche et voit le titre lui glisser des doigts. Dès le 8e tour, alors qu’il double les retardataires, Jaroslav Falta retombe à nouveau dans le piège russe, qui se referme cette fois avec encore plus de violence. Rybaltchenko et Popenko vont jusqu’à lui indiquer d’un signe de la main où passer pour les doubler, pour finalement mieux le bloquer lorsqu’il s’exécute. Le public réagit en sifflant les pilotes russes, et c’est là qu’intervient le fameux T-bone russe : une agression délibérée. Violemment percuté en sortie de virage par Popenko (photo ci-dessus), Falta sort de la piste et chute. Le public réagit immédiatement en jetant des pierres et en sifflant copieusement les pilotes soviétiques, allant même jusqu’à tenter de les bloquer. Les mécaniciens et team-managers s’en mêlent pour tenter de déstabiliser Falta, finalement reparti après avoir reçu l’aide des spectateurs. Au bout du compte, le drapeau noir est présenté aux pilotes russes.
Jaroslav Falta repart en trombe : Kenneth Andersson, Joël Robert, Gaston Rahier et Harry Everts ne lui résistent pas et lui facilitent même le passage alors que la foule l’encourage. Il termine les 40 minutes + 2 tours en vainqueur : il est alors champion du monde 250cc en 1974… mais pas pour longtemps.
Dans la foulée de la seconde manche, le team-manager soviétique dépose une réclamation contre Jaroslav Falta pour avoir sauté la grille au départ de la seconde manche. Le jury de la FIM accepte la réclamation puisque tous les pilotes l’ont fait, et inflige à Falta une minute de pénalité, sanction qui n’est même pas prévue par le code sportif de la FIM à l’époque. Il est alors rétrogradé de la première … à la huitième place de la manche !

Guennady Moiseev est alors déclaré champion du monde sur tapis vert, mais la décision n’est pas encore actée car le team-manager tchèque dépose une contre-réclamation. Problème : le jury de la FIM se déclare incompétent pour trancher et reporte l’affaire au congrès d’automne. Sous pression entre Moscou et Prague, l’URSS impose sa position et demande le retrait de la contre-réclamation, ainsi qu’un choix entre carrière fédérale et opposition. La Tchécoslovaquie finit par céder et retire la réclamation. Ainsi, la FIM maintient la pénalité infligée à Jaroslav Falta, qui ne sera jamais champion du monde.
Jaroslav Falta a continué à rouler jusqu’aux débuts des années 1980, remportant au total 16 manches et 4 GP en 250. Il remportera également le Supercross de Los Angeles en 1974. Jaroslav Falta est décédé le 27 mars 2022, à l’âge de 71 ans. Il est le dernier pilote tchèque à avoir foulé un podium en championnat du monde 250cc…

À propos de Memotocross : Créé par Gilles Lecoq, passionné de motocross depuis les années 60, Memotocross est né d’un constat simple : l’absence d’une base de données complète dédiée à l’histoire du sport. Lancé en 2012 après un an de travail en solitaire sur son logiciel, le site recense palmarès, résultats, circuits et championnats, avec l’ambition de préserver la mémoire du motocross. Alimenté en continu, il s’est imposé comme une référence, utilisée aussi bien par les passionnés que par les professionnels du milieu. Un projet guidé par une conviction forte : un sport sans mémoire est un sport sans avenir.













