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Charles Lefrançois « J’avais besoin d’une nouvelle motivation »

Image: AventPro

Après deux années blanches sur le plan sportif, Charles Lefrançois reprend les choses en main de la plus belle des manières en 2022 en s’adjugeant le titre de Champion d’Europe de Supercross au terme d’un week-end chargé en Estonie. Paré de rouge cette saison avec le soutien du team MB Honda, et après plus de 10 ans au guidon d’une Suzuki, Charles Lefrançois retrouve un nouvel élan de motivation avec le retour des compétitions. Le pilote Français – spécialiste du Supercross – se concentrera cette saison sur les Supercross Français (SX Tour & Pro Hexis) ainsi que sur le championnat de Supercross Italien, et pourquoi pas sur le championnat du monde de Supercross … Advienne que pourra. Micro.

Charles, tu roules pour MB Honda cette saison, comment ça s’est fait avec ce team Italien ?

En fait, je n’ai pas été sélectionné pour rouler au Supercross de Paris l’an dernier. Ça me faisait un peu sourire d’ailleurs. De base, les 5 premiers du SX tour étaient pris en catégorie 450. J’étais 6ème du championnat, ça ne me posait aucun problème car je comprenais tout à fait qu’il fallait mettre une limite à la sélection des pilotes. Sauf qu’au final, des pilotes qui étaient derrière moi au championnat ont roulé à Paris, grâce à leur nom, ou simplement car ça faisait mieux qu’un Lefrançois sur le papier. Ça fait déjà quelques années qu’ils ne sélectionnent plus en fonction du championnat, mais plutôt à la tête du pilote. Si tel pilote a telle notoriété, roule dans tel team, ou a fait X il y a 5 ans, il passe devant. Mieux vaut être dans les petits papiers.

Du coup, à la place, j’ai participé à la finale du championnat de Supercross Italien à Milan pour l’équipe MB Honda. On a fait connaissance là-bas et ça s’était bien passé car j’avais gagné l’épreuve. Sachant que je n’avais rien en France, le team a décidé de me donner un coup de main pour cette année. Notre objectif est de faire le championnat Italien de Supercross, en essayant de remporter le titre. À côté de ça, ils me mettent à disposition les motos et le matériel pour la toute la saison en France.

Une victoire à Milan fin 2021, et de nouvelles perspectives avec le team MB Honda.

SR Suzuki ne pouvait plus trop t’aider avec le covid, j’imagine que tu ne savais pas trop où tout ça allait te mener.

C’est ça; c’était un peu compliqué. Après mon titre d’Arenacross en 2020, il y a eu le Covid, et donc une année sans championnat Anglais. SR me soutenait toujours, mais c’était compliqué et Suzuki se retirait de la compétition en Motocross, alors avoir un coup de main de Suzuki France devenait plus difficile. Pour être sincère, ça faisait aussi 10 ans que je roulais sur la Suzuki, c’était une moto qui n’évoluait plus; j’avais besoin d’une nouvelle motivation. Maintenant j’ai le démarreur électrique (rires). Malheureusement, la Suzuki n’était plus vraiment au niveau des autres motos. En fin de saison dernière, je me suis acheté une 450 CRF, c’était une moto qui me donnait envie, et le reste s’est fait tout seul.

L’adaptation à la CRF après 10 ans sur Suzuki, comment c’était ?

Au début, il fallait se faire à la nouvelle moto, se faire au moteur, au châssis, on repart de zéro au niveau des réglages, de suspensions, il faut refaire des testings et tout ce qui va avec. Petit à petit, on prend la moto en main. Je ne suis pas un pilote trop exigeant au niveau des réglages, j’arrive à bien m’adapter, il faut bien se sentir sur la moto.

Champion d’Arenacross UK début 2020, Charles Lefrançois a vu la majorité de son programme passer à la trappe depuis suite à la pandémie de Covid-19

Tu as participé au National, à l’Elite, à deux grands prix, au Supercross Euro, tu rouleras sur le SX Tour, le Pro Hexis, le championnat de Supercross Italien, c’est un sacré programme pour 2022.

C’est sûr. Le Covid est plus ou moins derrière nous, les championnats reprennent et ça fait plaisir. Ma priorité reste tout de même le Supercross, plus que le Motocross, mais je roule toujours en Motocross car je prends du plaisir et ça fait toujours de bons entraînements, ça permet de garder du rythme pour le Supercross. Cette année, le National n’était pas à mon programme car les courses sont assez loin de chez moi, et il y avait des concurrences de date avec d’autres épreuves ce qui faisait que je ne pouvais pas faire tout le championnat. L’ouverture était à côté de chez moi et j’en ai profité pour la faire, ça roule toujours bien sur le National avec Roussaly, Clermont et les autres; ça me permet de garder le rythme en vue d’attaquer mes championnats principaux.

J’ai été surpris de te voir engagé au GP de Mantova, puis celui de Trentino.

Ça fait quelques années que je me suis plus dirigé vers le Supercross, c’est la discipline dans laquelle je prends le plus de plaisir. Le team MB Honda m’a demandé – pour les partenaires – de faire deux grands prix en Italie. Sincèrement, je n’étais pas chaud du tout car je n’ai pas la préparation pour faire quelque chose de bien en grand prix mais ça leur tenait à coeur et ils me sont d’une grande aide cette année, donc je ne pouvais pas non plus leur refuser ça.

Connaissant le fonctionnement du MXGP auquel je n’adhère pas – comme le fait de payer 1.000€ d’engagement – il faut savoir que même si j’avais fait des résultats, je serai reparti avec zéro, même si j’avais gagné les deux manches. Je suis contre ce système-là et faire les deux grands prix n’était pas mon souhait. Malgré tout, ça reste une bonne expérience, on roule sur de belles pistes, le niveau est costaud, ça fait prendre du rythme.

Tim Gajser est payé par son team, c’est son boulot. Quand je vois ce que mon team a dû débourser pour un weekend, je me dis que c’est dommage de devoir payer autant pour faire un grand prix. Je n’étais pas prêt pour ça, je les avais prévenus qu’il ne fallait pas qu’ils s’attendent à un miracle, que j’allais faire dans les derniers. Malgré tout, j’ai donné mon maximum pour les partenaires, j’ai marqué un point à Arco car on n’était pas nombreux. J’en garde une bonne expérience, c’était un très bon entraînement, mais ce n’était pas un souhait de ma part au départ.

Charles Lefrançois a participé au mondial MXGP à Mantova et Trentino, pour représenter les partenaires de sa structure Italienne @Niek Kamper

Après Arco Di Trento, tu as pris la direction de l’Estonie pour le championnat d’Europe de Supercross. Comment ça se déroule ?

Il y a eu un championnat d’Europe de Supercross pendant des années, je l’ai fait à l’époque. Il y avait des courses à Marseille, Milan, Gênes, Bilbao une année également. Le championnat s’est arrêté pendant quelques années, puis il est revenu sur une seule épreuve en même temps que le salon de la moto de Milan. Là, le promoteur a envie de relancer ce championnat, mais le Covid est arrivé et pendant 2 années, l’organisation est tombée à l’eau. Pour eux, c’était difficile d’organiser ce championnat à cette période-là car les pilotes sont déjà occupés, mais ils tenaient vraiment à l’organiser. Dans le futur, ils aimeraient organiser plusieurs épreuves dans plusieurs pays, donc ils ont relancé le championnat.

Cette année, ça s’est déroulé en Estonie sur 3 jours, avec 3 finales par soir, ça faisait pas mal de points à distribuer. Moi le premier, je ne connaissais pas l’organisateur, je n’avais jamais été en Estonie, ça me faisait un peu peur car je ne savais pas ce que j’allais trouver. Finalement, tout s’est très bien déroulé et pour une première, ils s’en sont très bien sorti entre la piste, l’organisation, le transfert des pilotes, etc. On a été très bien reçu. J’espère qu’ils vont réussir à redévelopper ce championnat.

Visiblement, c’était surtout un duel entre Thomas Ramette et toi ce week-end.

C’est vrai qu’en regardant la liste des pilotes engagés, je me suis vite dit que Thomas allait être mon plus gros adversaire, et ça a été le cas. Il y avait un pilote Américain – Cheyenne Harmon – qui roulait très bien mais qui n’a pas été aussi régulier que nous. Il y avait également un Estonien champion d’Europe Open – Karel Kutsar – qui a vraiment bien roulé tout le week-end, mais il manquait également de régularité. Julien Lebeau roulait bien aussi. C’est vrai qu’avec Thomas, on était les pilotes avec le plus d’expérience, les plus rapides, donc ça a été un duel face à Thomas.

La saison 2022 débute sur un titre de champion d’Europe de Supercross @Karli Saul

Comment on explique le nombre d’engagés pour le retour de ce championnat ? C’est dû au manque de communication du promoteur, à un manque d’intérêt, à un manque de budget ?

Je pense que certains pilotes n’ont pas pris le risque d’y aller, et il y a également eu un petit problème de communication selon moi; ils n’en ont pas assez parlé et ils se sont pris un petit peu tard sur certaines choses. Même moi, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi bien structuré et organisé alors que finalement, on a été tous surpris. Thomas a une certaine expérience dans le domaine du Supercross et il était du même avis que moi; tout était bien cadré au niveau des horaires, on a eu une très belle piste refaite entre chaque manche, on avait les motos et tous les outils à disposition.

Je pense également que certains pilotes ont eu des priorités; l’épreuve tombait en même temps que l’Elite, il y a eu une concurrence de date et certains pilotes ont des contrats et n’ont pas forcément pu se libérer. Je pense que ça a joué sur le nombre de pilotes ce week-end.

Un titre Européen, c’est toujours bon à prendre !

Oui. Je suis content que Thomas Ramette ait participé, ça donne un peu plus de valeur au titre car Thomas a un sacré palmarès en Supercross. Il manquait certains pilotes, mais c’est comme ça. Il y avait quand même 6 pilotes qui roulaient vraiment bien, capables de bien faire, et sur l’ensemble du week-end j’ai été le plus rapide et le plus régulier. J’ai fait les 3 pôles aux chronos, j’ai gagné 4 finales dont deux le deuxième jour, ce qui m’a permis de prendre un peu d’avance aux points. J’ai assuré mes deux dernières finales du week-end pour être champion. Là où je suis vraiment satisfait, c’est qu’on avait une grosse piste avec une texture particulière, ça glissait, on pouvait vite faire des erreurs et j’en ai très peu fait ce week-end, ma vitesse était bonne donc je suis content.

Charles Lefrançois s’apprête à retrouver les Supercross Français en 2022 @Jordan Chatel

Te mesurer à Thomas en Estonie, ça te conforte sur tes aptitudes en Supercross avec la nouvelle moto ?

C’est surtout une question de préparation, il y a beaucoup de facteurs qui jouent. Si tu t’entraînes dur, tu te sens bien mentalement, physiquement, et c’est là que tu peux faire de belles choses. C’est un tout, il faut que la moto aille bien mais que l’entraînement suive. J’ai une bonne piste de Supercross chez moi sur laquelle je peux bien m’entraîner. Pour le SX Tour, la concurrence est rude, il y a beaucoup de très bons pilotes en France. On verra bien comment ça se passera, mais c’est sûr que cette victoire met en confiance.

En 2020 et 2021 – pendant la période Covid – j’imagine que tu avais lâché du lest côté entraînement. Tu as remis le pied à l’étrier à 200% pour 2022 ?

Après mon titre en Angleterre, le Covid nous est tombé dessus. On a acheté une maison avec ma femme, et quand j’ai vu la tournure que prenait la saison 2020, j’ai mis la moto de côté pour faire beaucoup de travaux chez moi. Je voyais qu’en 2021, c’était pareil. J’essayais de continuer à m’entraîner mais je n’étais pas aussi appliqué qu’en temps normal. C’était également compliqué au niveau des partenaires. Maintenant que les courses reprennent, je suis de nouveau motivé à 100% pour m’investir pour être en forme le jour des courses. Désormais, j’ai de vrais objectifs car les courses ne s’annulent plus à la dernière minute. Ces deux dernières saisons, c’était démotivant. S’entraîner, ça nous coûte quand même beaucoup d’argent; on vit de nos primes de course et quand tout s’annule, on n’a plus de rentrée d’argent et ce n’est pas toujours évident à gérer.

Est-ce que tu envisages de participer au mondial de Supercross ?

Bien sûr. Pour le moment, on n’en entend pas trop parler, on n’a pas trop d’infos donc c’est difficile de se projeter. J’espère que ce championnat va aboutir, mais dans quelles conditions ? Difficile à dire.

C’est une bonne chose pour le Supercross que des organisateurs veuillent élargir cette discipline, ça fera des courses en plus, ça mettra encore plus la discipline en avant et si des teams usine Européens pouvaient s’intéresser à ce championnat, ce serait super.

Pour l’instant, on est dans le flou. Est-ce que les teams Factory laisseront leurs pilotes faire ce championnat ? Je ne sais pas du tout mais ce serait une belle opportunité pour les pilotes Français que de pouvoir participer à ce championnat.

Finalement, ce serait bien que le Supercross – et les pistes qui vont avec – s’exporte des USA ?

Les gens ont parfois un peu de mal à comprendre pourquoi un Soubeyras gagne en France mais pas aux USA, il faut remettre les choses à leur place. En France, on a un très bon niveau en Supercross mais ça reste un championnat National. Le championnat des USA était jusqu’à peu le championnat du monde de Supercross, pratiqué par les meilleurs pilotes du monde, dans des teams usine. C’est un autre monde.

Ce que je souhaiterais, c’est que ce championnat du monde puisse intéresser les teams usine Européens, et qu’ils évitent les concurrences de date avec le mondial MXGP afin de pouvoir avoir des pilotes de la trempe de Tim Gajser sur le championnat du monde de Supercross, faire en quelque sorte la même chose qu’aux USA avec le Supercross et l’outdoor, mais au niveau mondial.

Le mondial de Supercross, c’est pour bientôt ? @Jordan Chatel

Malheureusement, l’exemple de Romain Febvre à Paris risque d’en freiner plus d’un.

C’est ça, malheureusement. Est-ce que ce championnat parviendra à se développer autant que le championnat Américain ? J’ai quand même des doutes. Quand on voit la blessure de Romain à Paris et l’impact que ça a eu sur sa saison, ça ne laisse rien présager de bon. Ceci dit, un mec comme Eli Tomac roule en Supercross et en Motocross, ce serait bien que cette mentalité rentre un peu dans les moeurs en Europe, et que les teams usine s’intéressent au Supercross mais cela ne se fera pas comme ça du jour au lendemain.

Ils avaient déjà essayé de mettre en place un mondial de Supercross il y a quelques années, ça avait duré quelques saisons puis ça s’était arrêté. À voir. Tout va dépendre des moyens que les promoteurs vont mettre …

Pour le coup, ils ont l’air de prévoir de belles primes pour les pilotes.

Jusement, est-ce que ça suffira pour intéresser de grands pilotes ? S’ils font un mondial avec des pilotes « B », je doute que le championnat évolue plus que ça, mais s’ils font venir les meilleurs mondiaux et quelques pilotes américains, peut-être que ça peut prendre et, au fur et à mesure des années, devenir un championnat à part entière. Est-ce que ça va arriver ? J’en doute mais pourtant, j’aimerais bien. Si ce championnat s’organise pendant la saison de mondial, aucun pilote de GP n’y participera, aucun team Européen ne s’y intéressera, et le championnat aura du mal à prendre de l’ampleur.

Je ne sais pas si tu as entendu parler de l’annulation de Saint-Mihiel ce week-end, mais j’ai une question concernant les championnats nationaux. Est-ce qu’un regroupement des catégories 125, 250 et 450 ne serait pas une bonne chose à faire ? Comme ce sera le cas à Iffendic cette saison par exemple. Ça permettrait d’éviter de devoir organiser 24 épreuves sur 18 terrains différents, certains championnats se retrouvent avec les pots pourris…

Ce serait une bonne chose de mettre les trois catégories en même temps. Il y aurait également un plus grand intérêt de la part des spectateurs. Il y aura beau avoir du National 450, si le reste des courses sont des trophées de club, le programme peut apparaître un peu léger pour certains spectateurs. Il faudrait prendre exemple sur l’Elite, ils arrivent bien à faire évoluer les Espoirs, les Juniors, le MX2 et le MX1 alors pourquoi ne pas suivre le même schéma ?

Il faudrait que cela soit plus cadré, structuré, ce serait également mieux pour la communication car les médias pourraient s’y rendre, on pourrait avoir des résumés vidéo comme sur l’Elite. Ce serait une bonne chose. Il faudrait bien entendu trouver des partenaires, mais c’est possible de mettre en place quelque chose d’un peu plus professionnel tout en restant un championnat semi-pro.

Pour finir, des objectifs sur le SX Tour ?

Il y a un gros niveau en Supercross en France. J’aimerais pouvoir finir dans les 5, monter sur le podium d’épreuve. Il y a du niveau avec les Desprey, Aranda, Soubeyras, Ramette & compagnie. Je vais essayer d’être devant et de me bagarrer pour le podium, ce serait bien.

Charles Lefrançois « J’avais besoin d’une nouvelle motivation »
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