Jessie Joineau « Avoir des têtes d’affiche, ça fait aussi l’image de nos championnats de France »

Jessie Joineau « Avoir des têtes d’affiche, ça fait aussi l’image de nos championnats de France »

Blessée au genou à deux reprises, et après une greffe ligamentaire infructueuse, Jessie Joineau s’apprêtait à tirer un trait sur sa saison 2021. Malgré la douleur, la vétérane avait tout de même fait le déplacement de Grenoble jusqu’à Plomion pour l’ouverture du championnat de France Féminin; « pour voir ». Seconde de la journée, Jessie Joineau a finalement décidé de prendre le taureau par les cornes et de s’aligner sur l’intégralité du championnat; un mal pour un bien, puisque cette dernière enchaîne les bonnes perf’ et pointe actuellement seconde du MXF derrière Amandine Verstappen. On s’est entretenu avec Jessie à l’issue de la quatrième épreuve du championnat, disputée du côté de St Eloi; un discours franc, et plein de lucidité. Micro

Jessie, tu m’as dit que tu levais à 3 heures du matin le lendemain des épreuves; c’est pour ton travail ?

Oui, je suis contrôleuse qualité mais je ne travaille que le matin. Je travaille de 5h à 13h environ, donc je me lève vers les coups des 3h30, 4h00 du matin toute la semaine.

Et tu ne prends pas de jours de repos après un weekend de course ?

Jamais … Je rentre à deux ou trois heures du matin après une course, mais je vais quand même travailler tous les lundis, je ne pose pas de jours. Franchement, je suis décalquée. Je ne peux même pas aller rouler après le travail l’après-midi, car je suis trop fatiguée.

Tu arrives à t’en sortir quand même pour te préparer pendant la semaine ? Que ce soit physiquement, ou sur la moto ?

Je fais pas mal de vélo et de course à pied pendant la semaine, mais jamais de moto. La moto, c’est seulement le weekend.

Concernant ce weekend à St Eloi, quel bilan tires-tu de ta journée ?

Franchement, c’était un weekend positif. Je pensais qu’il ne me manquait qu’un bon départ pour parvenir à en gagner une, mais physiquement – et avec mon boulot la semaine – je suis trop juste. Je peux tenir deux ou trois tours avant d’être short. En deuxième manche, vu comment c’était compliqué à doubler, et vu que ça roulait quand même pas mal devant, je n’aurais pas pensé que je pouvais remonter troisième en suivant Amandine. En terme de vitesse, c’est du positif.

Trop juste physiquement, Jessie assure ses manches. Lundi matin, retour au travail …

Qu’est-ce qu’il s’est passé dans le premier tour de cette seconde manche ?

Je suis partie devant, je tenais bien, je refermais bien mes portes, je pense que ça aurait pu être un beau début de manche. En fait, j’ai changé de trace sauf qu’en me penchant dans un virage, j’ai tapé dans un piquet avec mon guidon; j’ai lâché la main et du coup, je suis restée accéléré. Amandine était à l’extérieur et je l’ai percutée; on est tombées. Amandine s’est relevée très vite, je suis repartie beaucoup plus loin. Je me suis dit que c’était mort, on était dans les 10/15 peut-être. Finalement, le tour d’après, je la vois par terre à nouveau et à partir de là, on a commencé à remonter. Mais la chute du début de manche, c’est de ma faute; j’ai percuté un piquet et j’ai perdu le contrôle de ma moto.

Quand elle t’a doublée en seconde manche, tu as essayé de lui emboîter le rythme ou tu sentais que physiquement, ce n’était pas jouable ?

C’est ça. Physiquement, j’en avais déjà chié à la première manche; je ne voulais pas me faire mal car je ne peux pas me permettre de ne pas être présente le lundi au travail. J’ai vu que la première avait vraiment beaucoup d’avance et je ne pensais pas que remonter aurait été possible. Je n’ai pas pris les bonnes options pour me mettre dans le rythme. Avec le recul, j’aurais dû forcer un peu plus mais je ne pensais vraiment pas qu’Amandine irait la chercher; c’est comme ça.

Aller chercher une pilote comme Verstappen, ça va demander quoi ?

Je pense qu’il va falloir que je m’entraîne un peu plus. Pas forcément de pouvoir rouler une fois de plus par semaine, mais que j’arrive à avoir la possibilité d’aller à l’entraînement au moins tous les weekends. Là, je ne me le permets pas; financièrement, je ne peux pas et même physiquement, je suis claquée les weekends. Quand il faut se lever à 7h pour aller rouler à l’entraînement, c’est difficile, et tu ne récupères pas de ta semaine. Je pense qu’il faudrait que je me bouge à m’entraîner un peu plus sur la moto.

As-tu jeté un œil aux chronos en manches ? Tu n’étais pas loin d’Amandine. Sur le papier, on voit Amandine gagner à chaque fois et on se dit qu’elle est largement au-dessus. Sur la piste – finalement – sur un tour, tu es aussi rapide qu’elle.

Mon problème depuis le début de la saison, c’était les départs. À Plomion, j’avais les mêmes temps qu’Amandine mais je suis mal partie. À Huismes, j’étais à deux ou trois dixièmes d’elle mais je suis tombée au départ en première manche, je suis repartie dernière avant de remonter quatrième. En deuxième manche, j’étais mal partie sur un terrain similaire à celui de St Eloi sur lequel il était difficile de doubler; j’ai encore fait de bons temps, pas loin de la pole. L’épreuve de Fublaines a été annulée mais aux chronos j’avais un meilleur temps.

À St Eloi dans la matinée, j’avais les meilleurs temps sur un tour même si Amandine reste quand même bien au-dessus du niveau global. Pendant les manches, j’ai finalement pris des bons départs devant mais en fait, c’est physiquement le problème. Il n’y a rien à dire, je suis en deçà physiquement et il faut que je bosse là-dessus.

Après, il faut garder en tête que certaines pilotes sont professionnelles et qu’on n’a pas du tout le même mode de vie. Je ne vais pas me priver de faire une soirée, de me coucher à une heure du matin pour me lever à 4h le lendemain, on n’a pas du tout la même hygiène de vie non plus, c’est un choix. Je me suis tellement forcée à être dans les règles par le passé qu’aujourd’hui je me dis que ça ne sert à rien; je pense qu’il est possible de concilier le tout, avec un peu de recul.

Trois départs, et trois holeshots pour Jessie Joineau à St Eloi.

On a parlé rapidement de Fublaines. Il y a eu beaucoup d’avis divergents après ce qu’il s’est passé – puisqu’ils ont annulé le MXF mais ont fait rouler la ligue – c’est quoi ton sentiment à ce sujet là ?

Dès le samedi soir, on savait que ça allait être compliqué. De base, l’épreuve devait être annulée dès le mercredi. Ils ont eu des pluies dantesques, la préparation du circuit était compliquée mais on ne sait pas qui a maintenu l’épreuve; juste que le président et les bénévoles présents savaient que ça allait être le drame. Le dimanche, les essais ont commencé, et ça a été une catastrophe. Certaines filles voulaient rouler, donc on est parties pour faire les manches qualificatives. Là, on a vu qu’on était 5/6 à parvenir à finir les 8 tours.

On est venu me voir tout au long du weekend pour que je porte la parole. Comme je suis une des vétéranes, J’ai portée l’idée de faire un vote à main levée; les 3/4 du plateau voulaient annuler. Il y avait quelques pilotes qui voulaient rouler et ça a fait une polémique monumentale, ça a fini en comparaison avec le mondial. Je leur ai dit qu’on n’était pas en mondial, qu’on était que 5 à parvenir à faire tous les tours, que si on était 50 aujourd’hui sur le championnat c’était pour une bonne raison et qu’il ne fallait pas seulement prendre en compte les 10 premières filles. Je me suis un peu fait lyncher, mais ce n’était pas dans mon intérêt personnel. Ça fait 10 ans que je suis sur le championnat de France Féminin, 10 ans que je termine dans les 3, et faire 2ème à la place de 6ème ça ne m’a jamais rien apporté de plus. Je trouvais les réactions dommages, mais ça fait aussi partie du jeu.

Finalement, et avec tes problèmes de genou, tu n’étais même pas sûre de rempiler cette année …

Je ne pensais pas faire le championnat de France Féminin car ça fait deux ans de suite que je me fais les ligaments croisés. On a appris en fin d’hiver dernier que la greffe ne prenait toujours pas, j’ai toujours beaucoup de douleurs dans la jambe quand je roule; je ne peux pas prendre d’intérieur à droite et taper le pied par terre sinon je dois m’arrêter de rouler. Je suis vachement diminuée à cause de ça et honnêtement, on ne pensait pas faire le championnat cette année. On a décidé d’aller à Plomion, pour voir, et quand on a vu les résultats, on s’est dit qu’on allait continuer. À la base, ce n’était pas du tout le plan. Faire dans les 5, c’était déjà génial.

Donc finalement, tu réalises un bon début de saison. Tu tiens la seconde place et le titre n’est pas hors de portée non plus.

Carrément. Ça fait des années qu’on est au même niveau avec un groupe de 4 ou 5 filles. On était à une seconde près et celle qui partait derrière restait derrière. Là, je tombe au départ et j’arrive à redoubler ces filles là. Je ne m’y attendais pas.

Je veux ton opinion sur la polémique autour des pilotes de GP d’Ernée. Chaque année, il y a aussi des frictions avec les pilotes qui viennent sur l’Elite et qui raflent les titres grâce aux reports de points. Finalement, du côté du MX Féminin, vous avez Amandine Verstappen qui joue le titre mondial et qui vient prendre toutes les victoires sur le national. Pour autant, pas de polémique là-dessus.

Je trouve ça dommage ces polémiques. Avoir des têtes d’affiche, ça fait aussi l’image de nos championnats de France. Ça fait venir du monde. Demain, ils annoncent une Verstappen et un Herlings sur le championnat de France, ça sera plus représentatif qu’un Desprey et qu’une Joineau, c’est la réalité. De toute façon, moi je suis l’éternelle deuxième [rires]. Sur le féminin, il y avait du monde qui venait voir Livia Lancelot, aujourd’hui, ils viennent voir Amandine Verstappen. Personnellement, je trouve ça positif même si au final on perd des places. Pourquoi ? Car la présence de ces pilotes-là nous met en avant.

Jessie sera-t-elle la première à parvenir à contrer Amandine Verstappen cette saison ?

Tu n’as jamais fait de saison de mondial complète d’ailleurs; comment ça se fait ?

Je n’ai jamais eu les moyens de le faire. On a fait les courses qui étaient proches – dans le Nord – quand j’étais encore en Ile-de-France, on a fait Villars-sous-Ecot aussi. De souvenir c’est la dernière épreuve de mondial que j’ai faite. J’avais fait une manche 7ème avant de décider de ne pas rouler lors de la deuxième manche. Il avait trop plu, je n’avais qu’une moto et je ne voulais pas abîmer le matériel. On n’a jamais trop eu les moyens de faire beaucoup d’épreuves.

Qu’est-ce qui fait que toi à ton niveau, tu n’a pas eu le soutien que les autres ont eu pour partir faire le mondial ? Quand on fait partie des meilleurs pilotes Français, qu’on peut jouer devant sur le mondial, on a – généralement – quelques coups de main, non ?

Ce sont surtout des choix. Aujourd’hui, je suis tout de même bien aidée par Honda. Je ne vais pas payer mes motos de course qui me sont prêtées à l’année par exemple; j’ai des aides de la part d’équipementiers et de sponsors comme Shot, TCX, Scorpion, Aumiot, JS Racing. Par contre, pour tout ce qui est des frais annexes, c’est moi qui les prends en charge. Je pense que je suis en partie « responsable » de cette situation car avec mon travail, je ne prends pas le temps de démarcher des sponsors. Je n’ai personne autour de moi pour le faire non plus et je travaille depuis que j’ai 18 ans, je n’ai jamais pris une année pour me consacrer à la moto. J’ai choisi de sortir des études et d’aller travailler directement. J’aurais peut-être pu faire différemment.

Tu n’as pas pris le risque de te lancer là-dedans et de te retrouver sans rien par la suite si ça ne fonctionnait pas pour toi.

C’est ça. Je me suis dit que même en faisant des résultats, vu que j’étais une fille, je n’allais pas avoir beaucoup d’opportunités, sauf si tu gères à fond ta com’ sur les réseaux. Le problème, c’est que je ne suis pas trop dans ce délire là, je ne raconte pas ma vie, j’ai du mal à m’ouvrir et aujourd’hui, les réseaux sociaux aident beaucoup…

Il y a un championnat d’Europe Féminin. On ne voit aucune Française le faire; il est boudé pour quelle raison ?

Il n’est pas boudé, mais les courses sont quasiment toutes plus loin que celles du championnat du monde féminin. Au niveau des retombées, c’est encore pire que le mondial, donc … Moi, je vais en faire une cette année en France, à Champ le Duc.

2-3 après un accrochage avec Amandine Verstappen en seconde manche, Jessie Joineau monte sur la troisième marche du podium de journée à St Eloi.

Quand tu montes sur le podium du championnat de France féminin, tu arrives à rentrer dans tes frais ?

[rires] Pas du tout, non. En faisant 3-2 de journée, je repars avec 150€, ce n’est même pas un plein d’essence. Mon gagne pain n’est pas de faire de la moto aujourd’hui.

Toi qui roules en MXF depuis des années, ça a évolué, où ça a toujours été comme ça ?

En ce qui concerne les primes, oui, ça a toujours été comme ça.

Si on te donnait les rênes de la fédération, qu’est-ce que tu changerais en premier pour aider le MXF ?

Je mettrais les primes au même niveau que les nationaux. On ne va pas dire que les petits du 85 touchent plus que nous, mais on pourrait au moins aligner les primes avec les nationaux. On prend autant de risques, on a les mêmes frais en déplacement, en mécanique, tout est identique et au final, on reste des filles et malheureusement, c’est tant pis pour nous, et c’est comme ça.

Du coup, ta non-participation au mondial 2021, c’est pour des raisons économiques ? Tu as envie d’aller dessus, ou ça ne t’attire plus ?

Il y a de l’envie, car je pense que je pourrais faire quelque chose dessus. Ce n’est pas seulement financier car je pourrais me le permettre sur une ou deux épreuves; le problème c’est le temps. Je ne peux pas poser des vendredi, ni des lundi à tout va. J’ai un crédit à payer, je suis toute seule, dépenser autant d’argent pour en faire rentrer moins de l’autre côté, ce n’est pas jouable. Je suis la seule pilote qui roule devant sur le MXF et qui ne fera pas le mondial cette année.

Pas de mondial en 2021 pour Jessie Joineau; l’envie est pourtant là …

En tant qu’athlète de haut niveau, tu ne peux pas négocier du temps libre avec ton employeur ?

Si j’avais le statut de pilote de haut niveau, je pourrais peut-être, mais je n’ai pas ce statut. Donc c’est plus compliqué car c’est vu comme une passion, plus qu’un sport de haut niveau.

Il faut faire quoi pour avoir ce statut si toi tu ne l’as pas ?!

Je ne saurais même pas te répondre … Je sais que certains pilotes qui font 15 ou 16 ont ce statut. J’ai fait la demande, je n’étais pas éligible. Pourquoi ? Aucune idée. Je pourrais essayer de m’organiser avec mon employeur si j’avais ce statut, mais du coup, ce n’est pas possible.

D’après toi, le Motocross Féminin va-t-il dans le bon sens ces dernières années ?

Carrément. Ça fait 10 ans que je suis sur la scène et j’ai rarement vu des grilles remplies sur trois épreuves consécutives. On est plus de 40, il y a des manches qualificatives … Depuis que je roule sur ce championnat, je n’ai jamais vu de manches qualificatives. C’est bien, vraiment bien. Le motocross féminin n’est pas une discipline très représentée par les médias; dans le sport féminin, on a un manque de force par rapport aux hommes mais le MXF nous permet d’être entre nous, d’être plus en sécurité, de se sentir mieux, de pouvoir se comparer un peu plus.

Aujourd’hui, on préfère faire un championnat 100% féminin et se retrouver dans son élément que d’aller faire des courses nationales avec les hommes et rouler en fin fond de top 20.

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