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Livia Lancelot (1/2): « La difficulté pour nous, c’est qu’on n’a pas des budgets de folie »

Livia Lancelot (1/2): « La difficulté pour nous, c’est qu’on n’a pas des budgets de folie »

On a profité du GP du Portugal pour aller prendre la température sous l’auvent de l’équipe Honda 114 Motorsports, et autant dire que le team a bien évolué depuis ses débuts avec Hunter Lawrence et Bas Vaessen, en 2018. Désormais engagée dans les trois catégories du mondial (WMX, MX2 & MXGP), la structure managée par Livia Lancelot n’a plus grand-chose à envier aux plus gros efforts factory. L’ex-championne du monde féminine s’est prêtée au jeu de l’interview avec un franc-parler qu’on ne saurait qu’apprécier. Un entretien que vous retrouverez scindé en deux parties; dans ce premier opus, on fait le point sur le beau début de saison 2022 des pilotes Honda 114 Motorsports.

Livia, on va commencer par l’arrivée d’Hakon Fredriksen au sein de ton équipe; pourquoi le choix s’est porté sur Hakon pour cette saison ?

Je ne vais pas dire qu’on n’a pas eu le choix, mais si tu veux, avec le passage de Ruben en 450, nos budgets se sont décidés vraiment tard, très tard. Honda ne savait pas réellement ce qu’on allait faire. On ne savait pas si on allait aligner un pilote sur l’Europe 250, un MX2 et un 450, ou si on devait quand même aligner 2 pilotes en MX2. Vu que Ruben est un peu un pilote HRC, ils auraient pu décider de nous faire aligner deux pilotes MX2 cette saison en plus de Ruben, et là ça changeait la donne. On est resté longtemps dans le flou, et ce flou là nous a emmenés jusqu’au mois de décembre, et au mois de décembre, tes choix deviennent très limités. Parmi ceux qu’on pouvait signer, on a choisi Hakon, mais avec grand plaisir par contre. On était très content qu’il n’ait pas de contrat à ce moment-là et qu’on puisse le signer, mais il faut avouer qu’on n’avait pas grand choix non plus.

Dans l’optique où tu aurais eu les budgets un peu plus tôt, aurais-tu porté ton choix sur un autre pilote ?

Non, on se serait quand même rapproché d’Hakon car j’aime beaucoup le concept du jeune pilote qui monte de l’Europe 250. En général, ils ont des choses à prouver, ils ont faim, et c’est toujours intéressant. La difficulté pour nous, c’est qu’on n’a pas des budgets de folie pour les salaires des pilotes, on est loin d’être bien placé à ce niveau-là. Les pilotes MX2 qui ont déjà fait des résultats sont trop chers pour nous, et on ne peut pas se les acheter. Ceux qui n’en ont pas encore fait et qui sont déjà en MX2 depuis un an ou deux, c’est simplement qu’ils ne feront pas. Les bons pilotes arrivent de l’Europe et font des résultats tout de suite en MX2, il suffit de voir un Benistant, un Guadagnini; ils roulaient devant à l’Europe, et ils ont roulé devant dès les premiers GP. Alors quand je dis devant, on parle top 5, top 8, mais pour nous, c’est devant. On est un team qui n’est pas en mesure de viser le titre mondial en MX2; si j’ai un pilote qui fait un top 5, je suis refaite. Pour tout cela, le choix de l’Europe est bien. Ils ont du potentiel, ils sont un peu énervés et ils peuvent faire quelque chose d’intéressant.

Hakon Fredriksen a déjà montré de belles choses cette saison, il ne reste plus qu’à parvenir à canaliser le garçon @Thibault Gastal

Justement, le fait que Hakon soit peut-être un peu (trop) énervé, ce n’est pas quelque chose qui t’as freiné pour le signer ?

Non, car on doit jongler entre nos budgets et le team qu’on est. Chez Honda, notre objectif de base, c’est le top 15, top 10. En théorie, on n’est même pas obligé de faire du top 5 parce qu’on n’est pas un team Factory. Chez Honda, on est loin d’être fou. Aujourd’hui en championnat du monde, si tu veux te battre avec les motos Factory avec une moto standard améliorée, c’est compliqué. On a de la chance que la Honda soit une bonne moto de base, un bon compromis moteur/châssis, mais aujourd’hui nos motos sont standard. On ne part pas pour un titre, du coup un profil comme Hakon – capable de faire des coups d’éclat, éventuellement un top 5 ou un podium dans un grand jour – mais qui va terminer 10ème ou 12ème du championnat, ça me convient par rapport à mon team. Après, c’est tout un boulot à l’atelier et à l’entraînement de la part de toute l’équipe pour essayer de l’aider, de le calmer. Tout ça, ça se travaille.

Tu me disais que Ruben savait que se battre devant allait être compliqué pour lui avec sa 250. Finalement, ce ne sera pas un peu la même histoire avec Hakon ?

Si. On a une bonne moto, mais si demain quelqu’un me contacte en me disant « Je fais 15ème de la ligue Ufolep d’Auvergne et je veux la même moto qu’Hakon », c’est possible. Tu ne peux pas gagner le mondial avec une moto comme ça. On se bat face à des usines qui ont des motos qui sont uniquement faites pour le mondial, jamais aucun amateur ne mettra les fesses sur la moto de Tom Vialle, par contre il peut les mettre sur celle d’Hakon. C’est vrai que pour nos pilotes, il y a ce côté où ils savent qu’il sera difficile d’aller se battre avec les pilotes factory. Maintenant, suivant les pistes et la forme du pilote, sur une course c’est largement possible de se battre devant. De toute façon, on voit bien qui part devant. Regarde Simon Langenfelder; il part devant deux fois à Matterley, il a gagné les deux manches, il a plié le grand prix. Ce week-end, il est parti deux fois 10ème, et il a fini deux fois 10ème. Malheureusement, on n’est pas en mesure de vraiment partir devant et c’est un peu difficile. Il ne faut pas non plus oublier – que ce soit Ruben ou Hakon – qu’on a deux pilotes qui font 80 kilos. Si Tom Vialle en fait 60, c’est déjà le bout du monde. Ce facteur ne nous aide pas non plus.

On voit qu’Hakon est capable de rentrer dans les 10 malgré quelques erreurs de parcours en ce début de saison. J’imagine que jusqu’à présent le contrat est rempli ?

Clairement, le contrat est rempli. C’est sa première saison en MX2, on ne peut pas non plus lui demander de faire des résultats tout de suite. C’est un bosseur et je sais qu’il peut faire bien mieux que ça en continuant de travailler. J’ai confiance; le jour où on va réussir à tout mettre en place et à le faire partir devant, il sera très largement dans le top 10, facilement. Pour le moment, il faut qu’on arrive à le calmer un petit peu. Il a beaucoup chuté depuis le début de l’année. Un DNF, une vingtième place en Angleterre, c’est dû aux chutes. Il reste du travail mais c’est une très bonne base.

Pour Ruben, je pense que le constat est encore meilleur. Du top 5, déjà un podium de manche, on l’attendait là dès le début de saison ?

Oui, car déjà dès l’année dernière il avait déjà fait des bons résultats lors de ses quelques sorties en 450 en fin de saison. Il avait déjà presque signé un podium alors qu’il arrivait du MX2 et que ce n’était – de base – pas prévu. On s’attendait à ce qu’il puisse se battre dans le top 5. Là où je suis agréablement surprise, c’est qu’il se bat dans le top 5 presque régulièrement. On savait qu’il serait capable de faire des tops 5, et même des podiums; quand il sera capable de tout mettre en place, je suis convaincue qu’il sera sur le podium. Il arrive à doubler, à se calmer un peu, à moins tomber. C’est très intéressant.

Martine Hughes fait déjà jeu égal avec les vétéranes de la catégories WMX. @Thibault Gastal

Martine monte sur le podium d’entrée de jeu à Mantova; grosse surprise du début de saison ?

Pour nous non, car on l’a vu rouler à l’entraînement. On n’était pas surpris de ce podium, mais là où j’ai été surprise, c’est qu’elle a réussi à faire tout le week-end sans tomber. Il faut savoir que Martine – lors de sa première journée d’entraînement – elle a dû tomber 30 fois. On a été rouler dans du gros sable, ce n’était pas simple, il avait plu la semaine précédente. Je lui avais dit que la faire rouler ce jour-là, c’était presque me tirer une balle dans le pied car en fin de journée, c’était possible qu’elle décide de ne plus signer le contrat et qu’elle décide de rentrer chez elle. Je lui ai dit que ça allait être dur, de prendre son temps.

On n’a pas fait de chronos, TJ O’Hare n’était pas là ce jour-là pour éviter la moindre tension. Malgré tout, dès ce moment-là, j’ai vu un potentiel de fou, une agressivité de dingue. Je me suis dit que le jour où on allait réussir à la calmer, et si elle restait sur ses roues, on gagnerait des manches. Elle a une vitesse de folie, c’est impressionnant. Je savais très bien que ça allait rouler devant, j’en étais convaincue, mais il y a le savoir, et réussir à mettre les choses en place lors des courses

Pas évident de transposer l’entraînement à la course, surtout quand on n’a aucune expérience dans la catégorie.

L’an dernier, elle était sur l’Europe féminin en 125. Là, on l’a mise sur une 250 dans un championnat qu’elle ne connaît pas. Lors des grands prix, il y a beaucoup de monde, c’est très compliqué à gérer. À Mantova, elle a super bien géré ça. Juste avant le tour de reconnaissance de la première manche, alors qu’elle avait le casque sur la tête, elle est venu me voir « Je crois que je commence à stresser un peu ». Oui Martine, c’est normal [rires]. « Tu vas voir, dans 10 minutes, quand tu seras toute seule derrière la grille, ce sera encore pire ».

Je lui ai également dit « Mets toi à la place de Nancy Van de Ven qui sera à côté de toi sur la grille. Elle court après un titre mondial depuis des années, et tu viens de signer un temps chronos à mois d’une demi-seconde d’elle alors que tu n’as que 17 ans. À ton avis, laquelle des deux est la plus stressée ? ». En fin de week-end, ça donnait un podium.

Sans ce DNF en seconde manche à Agueda, on serait très bien placé au championnat.

Oui, on serait encore en lice pour le titre mondial. À 17 ans, pour une première année, c’est la folie. Elle était vraiment fâchée après la manche et je peux la comprendre. Elle est dans un âge où elle a tout à apprendre, à prouver, mais sa première victoire de grand prix ne saurait tarder. Je préfère qu’elle fasse 5-5, continue de progresser, et que sa première victoire arrive plus tard dans la saison plutôt que de la voir en faire trop, finir par terre, et abandonner. Ce sont des jeunes pilotes, tu as beau leur dire, ils te répondent « oui, oui », et une fois sous le casque, ils ont déjà oublié. Dans cette seconde manche, c’est elle qui fait l’erreur. Oui, Andersen saute un peu de travers, mais Martine était beaucoup trop près et n’a pas assez anticipé. Elle voulait qu’elle lui ouvre la porte aussi ?

Martine a très mal pris son abandon, mais elle ne se fait pas mal et c’est très positif car ça va lui permettre de progresser un peu plus. Sa grosse qualité, c’est d’être une vraie éponge à information, elle absorbe tout, et vite. J’ai confiance.

4 manches disputées, un podium, 2 top 5, un DNF. À 17 ans, Martine Hughes impressionne par son attaque en piste. @Thibault Gastal.

Quand on regarde qui roule devant en WMX, il n’y a presque que des anciennes. Est-ce qu’avec Martine Hugues tu ne te dis pas « Peut-être que j’ai signé la prochaine championne » ?

Clairement, c’est possible. Comme tu dis, celles qui sont en place devant, ce sont les anciennes qui jouent sur la régularité. Sans ses problèmes à Mantova, Papenmeier serait surement en tête du mondial, et ce n’est pas une question de vitesse. Larissa à quasiment mon âge, elle roulait déjà contre moi et Kiara Fontanesi. Elle n’était pas aussi rapide que nous, elle était un peu en retrait, mais elle était toujours présente, propre, elle fait peu d’erreurs et elle est souvent sur le podium en fin d’année. Elle ne fera pas le DNF de Duncan qui s’explosera alors qu’elle avait 30 secondes d’avance sur une manche par exemple. Par contre, elle n’a pas la vitesse de Martine. Je suis sûre qu’à l’entraînement avec Martine, elle prend une valise. Martine roule très, très fort. Après, des jeunes qui roulent bien, il y en a d’autres, ce ne sera pas forcément la future championne, mais elle en a les capacités en tout cas.

Concernant TJ, ça ne s’est pas passé comme espéré à Mantova, mais elle vient de signer son premier top 5 de manche à Agueda.

Hallelujah, mais vraiment hallelujah. TJ est adorable, c’est une bosseuse, une vraie. Si tu lui dis de faire 400 bornes de vélo pour pouvoir gagner, elle va les faire avec le sourire, et elle va te dire merci à la fin. C’est vraiment une fille qui mérite mais qui n’arrive pas à tout mettre en place le jour de la course. C’était son gros défaut de la saison dernière, et à Mantova on a recommencé la saison dans le même état d’esprit.

Même départs, même résultats, même type de course.

Exactement. Tout était pareil alors qu’à l’entraînement, elle est capable d’être plus rapide que Martine. Ça n’arrive pas souvent mais ça arrive. Si elle reproduit ce qu’elle fait à l’entraînement le jour des courses, elle ferait des top 5 presque tous les week-ends. C’est pour ça que je suis vraiment contente que ce top 5 soit arrivé, et j’espère que cela lui donnera le déclic, qu’elle prendra confiance en elle et qu’elle se dira qu’elle en est capable désormais.

TJ O’Hare est allée chercher son premier top 5 de manche sur le mondial féminin au Portugal. @Thibault Gastal

Le fait que Martine débarque au sein de l’équipe, fasse déjà des résultats, ça ne met pas énormément de pression sur les épaules de TJ ?

C’est sur que dans un sens, ce n’est pas évident. Tu t’entraînes, tu penses que tu as progressé, et on te met une jeune de 16 ans dans les pates, qui roule très fort, c’est sûr que ça te fait ch*er. Là où TJ a gagné avec l’arrivée de Martine, c’est que tout çà, elle l’a vu au mois de décembre. Elle a l’avantage d’avoir pu repousser ses limites en conséquences à l’entraînement. Toutes les autres, Van de Ven et compagnie, elles se sont rendue compte du niveau de Martine à Mantova, et là tu prends une grosse claque le jour de la première course du championnat. La préparation est faite, tu ne peux plus relever la barre, c’est compliqué.

Pour Tj, il y a eu des moments où ça a été difficile avec l’arrivée de Martine. On en a discuté. On a fait des entraînements sans Martine, juste pour la remettre en confiance à des moments où je voyais que c’était dur pour elle. Malgré tout, je pense que ça lui a fait du bien de se faire botter les fesses par une petite jeune. Si elle fait ces résultats aujourd’hui, c’est un peu grâce à ça. Quand elle voit Martine sur le podium à Mantova, elle se dit qu’elle aussi, dans un grand jour, elle peut l’accrocher et monter sur la boîte.

Sur quoi on se base pour signer une pilote comme Martine Hughes, quand finalement, on ne connaît rien d’elle ?

Sur l’âge. Son agent est venu me voir, il m’a parlé d’elle. J’ai tapé son nom sur Instagram, il y avait 4 vidéos d’elle en 125. « Elle a quel âge? » – « 16 ans » – « Et elle s’entraîne comment ? » – « Quasiment pas, ses parents ne connaissent rien à la moto » – « Elle a fait quoi jusqu’à maintenant ? » – « Le championnat d’Europe, c’est elle qui gagne en 125 ».

En voyant deux vidéos, j’étais déjà intéressée.

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