Interviews

Romain Pape « C’était un truc de malade »

Image: Niek Kamper

À son grand regret, Romain Pape est déjà rentré en France. Le pilote Breton a participé aux trois premières épreuves du championnat de Motocross Américain, en catégorie 250, et a inscrit ses premiers points en championnat AMA à Thunder Valley. Le pilote Berryli4ni Kawasaki – soutenu par Bud Racing – est par ailleurs le seul Français dans les points au terme des trois premières épreuves de l’outdoor US; il nous raconte ces quelques semaines de rêve de l’autre côté de l’Atlantique …

Romain, j’espère que tu as fini de pleurer toutes les larmes de ton corps. Te voilà sur le retour en Bretagne. Raconte-nous, comment ça s’est passé ton trip aux USA.

À notre arrivée aux USA, ça a été sport. La moto neuve était arrivée chez Yannig Kervella puisqu’il s’était occupé d’acheter une 250 KXF neuve pour moi; on a été récupérer le pick-up de location, puis la moto. En fin de journée, on a été chez Bud Racing pour récupérer le matériel. Tout s’était bien goupillé jusque-là, les suspensions étaient arrivées au shop et ça l’a fait, on a pu récupérer l’échappement, les quelques pièces, mais on n’avait pas encore les outils, ni la tonnelle et du coup on était un peu à l’arrache. Coup de bol, il y avait un garage et des outils dans la maison qu’on avait loué sur place et du coup on a pu bricoler un peu sur la moto.

Le lendemain de notre arrivée – le mardi – on est parti rôder la moto à Glen Helen; on n’a pas trop traîné.

J’imagine que Glen Helen ça change de la Bretagne pour un rodage.

Un truc de fou … Déjà pour rôder une moto à Glen Helen, quand tu vois la tronche du terrain, tu te demandes comment tu vas faire. Honnêtement, les deux premiers jours, j’étais à l’arrêt, un vrai critérium. Je me trainais comme pas possible. Les suspensions, je trouvais que ça n’allait pas, mais au bout de deux jours à me traîner le cul, ça allait mieux.

Romain s’est qualifié à chaque fois, dont une fois via un passage en LCQ à Thunder Valley@Niek Kamper

Tu veux dire qu’on n’arrive pas à la même vitesse dans les trous de St. Eloi que dans les trous de Glen Helen ?

Je n’ai rien changé au niveau des suspensions pendant le séjour, c’était niquel. C’est juste qu’au début du séjour, en voyant les trous, je freinais partout, je me prenais des coups de raquette, je talonnais, mais c’était parce que je me trainais et que je n’avais pas de vitesse. Une fois que j’ai décidé d’arrêter les conneries et de mettre du gaz, ça allait déjà beaucoup mieux. Il m’a fallu un petit temps d’adaptation.

Tu te fais coacher en distanciel par Yannig Kervella, tu as pu bénéficier de son coaching sur place du coup ?

Oui, c’était top. La première semaine, il n’était pas présent car il était en France pour le Memory Moreau. Il est revenu avant Fox Raceway et j’ai fait deux semaines et demie avec lui et tous les pilotes qu’il entraîne et ça, c’était vraiment cool.

Réellement, tu as eu combien de temps pour t’adapter avant la première course ?

J’ai eu presque deux semaines. On est arrivé le lundi, j’ai roulé le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi lors de la première semaine. La semaine suivante, j’ai roulé trois jours. Heureusement que j’ai fait 7 jours de moto avant la course de Fox Raceway…

Il y avait une journée de presse d’organisée avant l’ouverture de l’outdoor, mais vu que je n’avais pas eu d’invitation ni de message, je pensais que c’était réservé aux pilotes pro’s. Au final, j’aurais pu y aller, et j’étais un peu dégouté.

Et pendant ces 15 jours de préparation, tu t’es dit quoi ? « Qu’est-ce que je fous là » ou plus « ça va le faire ? ». La dernière fois qu’on a parlé, tu espérais parvenir à te qualifier pour les manches.

Au début, honnêtement, c’était chaud. J’étais à l’arrêt. Les gars avec qui j’ai roulé au début – le groupe entraîné par Yannig Kervella – ils me mettaient une bonne valise; on parle de jeunes qui ont 16 ans et qui me mettaient 2 ou 3 secondes au tour. Là, je me suis dit que ça allait être vraiment tendu pour moi. Au final, au bout d’une semaine, je roulais dans les mêmes temps qu’eux.

Tout le monde connaît les terrains par coeur là-bas, tout le monde prend les chronos, donc tu sais que quand tu te rapproches d’eux, tu n’es pas trop mal. Je suis passé directement via les qualifs pour Fox Raceway, mais c’est passé assez juste, à chaque fois c’était chaud. Les mecs sont bouillants là-bas.

À la poursuite de Nate Thrasher à Fox Raceway @Niek Kamper

C’était quoi le plus difficile au niveau de l’adaptation ?

Le fait d’être direct dans le tempo. Là-bas en gros ils font deux tours lors des essais, et après il faut être à bloc direct. J’ai eu du mal avec ça pendant tout le séjour. À chaque fois, c’était en fin de journée que je me sentais le mieux sur la piste; il me fallait du temps pour réussir à m’habituer aux pistes et trouver la confiance pour mettre du gaz. Là-bas, tu n’as pas le droit de sauter les sauts dans le premier tour des essais, et dès le deuxième tour, c’est à fond.

Ils connaissent tous plus ou moins les tracés, la texture des pistes puisque c’est les mêmes tracés chaque année donc ils ont l’expérience, que moi je n’avais pas, c’était ce qui était un peu difficile.

À Fox Raceway, tu te qualifies direct via le Groupe B.

J’étais refait. À chaque fois, c’est le groupe B des 250 qui débute les essais avant le groupe A puis ensuite il y a les 450. À Fox Raceway, on était le premier groupe à aller sur la piste. Yannig me dit « Pars devant, sinon tu vas te faire chier« . Je pars dans les premiers, ils étaient tous énervés, et en fin de premier tour, je me mets déjà une énorme cabane d’entrée de jeu. Il y avait un saut à plat et du mou derrière, j’ai planté, j’ai fait un gros par-devant, j’étais repeint de boue, j’étais déjà au bout du rouleau [rires].

Heureusement, j’ai réussi à signer un bon tour chrono dès la première séance quand même, parce qu’en seconde séance je n’ai pas réussi à améliorer le chrono, la piste était bien plus détruite. Il n’y a qu’à Thunder Valley où on a roulé plus vite en seconde séance.

Quand tu arrives à Fox Raceway, que tu vois la taille de la piste, des sauts, les 50 ornières dans les virages, tu te dis quoi ?

Honnêtement, ça a été. J’ai trouvé que les sauts n’étaient pas chauds à Fox Raceway ni Hangtown; il y avait quelques portions techniques un peu tendues mais ce n’était pas des gros sauts de fous. Les terrains étaient par contre détruits de chez détruits, avec des ornières partout. Franchement, ça a été lors des deux premières courses: on a eu de la chance. Par contre à Thunder Valley, c’était chaud … Quand on est arrivé à Thunder Valley, on a fait le tour de la piste. Les appels des sauts, c’était des rampes pour aller toucher les nuages … C’était un truc de malade !

Les points ne sont pas passé bien loin à Fox Raceway @Niek Kamper

Tu fais 25-25 lors de la première épreuve. Il t’a manqué quoi pour mettre des points à Fox Raceway ?

Dans les premiers tours, j’étais un peu trop sur la défensive. Je suis bien parti en première manche mais je me suis fait énormément doubler dans le premier tour. Après, j’ai fait ma propre course mais en partant 28ème, c’était chaud. En deuxième manche, j’ai tenté d’attaquer un peu plus mais je me suis sorti de la piste avec un mec, j’ai fait quelques conneries et je me suis encore retrouvé dans les choux. Ce n’était pas évident, ça attaque vraiment super fort en début de course là-bas.

Malgré tout, aux portes des points tu devais être content, vu que tu visais la qualif de base

J’étais content. Je ne pensais pas commencer comme ça. Déjà en ayant décroché la qualification pour les manches, je m’étais dit que l’objectif était rempli; c’était top. Faire 25-25 pour une première, ce n’était pas mal. Niveau physique, j’étais bien, je tenais bien, j’étais content même si on veut toujours un peu plus.

Et du coup, comment ça se passe à Hangtown pour la seconde épreuve ?

Je fais 26-21. J’avais mieux roulé mais j’ai rencontré plus de problèmes. En première manche, ma moto s’est arrêtée au bout de la ligne droite de départ, je ne sais pas trop pourquoi. J’ai mis quelques secondes à repartir, bon dernier. Je reviens 26ème et ce n’était pas trop mal car j’avais signé de bons chronos.

En seconde manche, je pars dans les 20 avant de me mettre une cabane dans le second tour. Un peu trop énervé, j’en ai mis un peu trop et je me suis fait surprendre sur une portion arrosée en sortie de virage. Je repars loin et je termine 21 avec une bonne vitesse. J’aurais pu mettre des points dans les deux manches sans mes erreurs, mais avec des si …

Il y avait un enchaînement où tu pouvais envoyer un triple dans les vagues avant un énorme double en montée à Hangtown, tu le passais celui-ci ?

Non, c’était carrément trop chaud. Le double suivant passait mais les vagues d’avant, pas moyen. Les meilleurs sautaient dedans, moi j’en chiais un petit peu, je n’étais pas trop serein dans cette partie technique. Après, ils n’étaient pas tant que ça à le passer en 250, ils devaient être 4 ou 5. Mais déjà rien que d’enrouler la première vague et enchaîner les autres en double, c’était ultra-technique. Les vagues étaient énormes, vraiment énormes, bourrées d’ornières, défoncées, pwaaa …

À Thunder Valley, il y a un gros triple en montée. Je ne parle pas de celui sur le haut du circuit qui emmène sur une courbe en descente sur la gauche, je parle du triple avant le virage dans lequel Chase Sexton a chuté en seconde manche. Là … celui-là, c’était sport … Il y a une vidéo d’un mec [Gared Steinke] qui tente de le passer en 125.

Pour passer ce saut, je sortais des ornières dans le virage d’avant, je prenais l’extérieur, je mettais le cul sur le garde-boue arrière et j’allais à fond du virage jusqu’en haut de l’appel; un truc de fou. Pendant les manches, ça passait, mais il ne fallait pas se louper, surtout dans les premiers tours quand on était tous les uns sur les autres. Tu te dis que si tu ne sautes pas, tu vas te prendre un mec sur le dos, et si tu te mets court, tu vas prendre cher. C’était costaud, quoique toute la piste était costaud à Thunder Valley…

Le pilote Breton a pu compter sur le soutien de Bud Racing, également implanté aux USA @Niek Kamper

Finalement, tu arrives à Thunder Valley et la qualif’ directe ne passe pas.

Arrivé là-bas, je ne faisais pas le malin. Le matin, ça allait lors de la première séance car au cumul des deux groupes, j’étais 30ème. Je pensais que ça allait le faire comme lors des deux premières épreuves. Florian était mieux placé que moi, ça me faisait un peu chier, mais c’était comme ça.

Lors de la seconde séance d’essais, ça roulait plus vite, les autres ont amélioré, pas moi. Du coup, c’était un peu la panique à bord car je ne suis pas passé. J’ai dû participer à la manche de repêchage; je suis parti devant, j’ai gagné et j’étais qualifié pour les manches.

J’abandonne en première manche. Je me retrouve à l’extérieur sur la grille, sauf qu’on est 7 à se retrouver au même endroit 10m après la grille car la piste se refermait. On s’accroche tous et je pars loin. Je ne roulais pas trop mal avant de chuter en début de manche, un gros caramel dans une descente dans les ornières, j’arrive complètement en travers, le guidon se met à l’équerre et je me mets un gros par-devant. Il faisait 35 degrés, j’étais dernier, j’ai décidé d’arrêter la manche pour ne pas griller des cartouches dans le vide.

En deuxième manche, ça s’est bien passé. J’étais bon dernier sur la grille de départ puisque j’avais abandonné la première manche. Là, j’ai laissé tout le monde partir et j’ai traversé la ligne droite de départ pour me placer à l’intérieur derrière les tops pilotes, et je suis sorti 18ème au premier tour. J’étais dans le bon paquet, il y avait 3 bons pilotes devant que j’ai réussi à suivre et derrière, les mecs ont décroché. Personne ne me mettait de pression, j’ai pu faire ma course, de bons tours chronos; j’ai doublé deux mecs mais Seth Hammaker m’a doublé vers la fin et du coup, je termine 17ème. J’étais refait. Objectif plus que rempli.

Il aura fallu attendre la dernière manche pour que tout se goupille bien, j’aurais pu mettre des points avant mais pour ça, il fallait partir devant.

Bon, chaque année, on entend parler de l’altitude à Thunder Valley. Alors, on la ressent vraiment, cette altitude ?

Carrément. C’est impressionnant. J’ai eu de la chance quand même. En fait, on a eu des petits soucis au début du séjour, la moto était trop pauvre et j’ai dû racheter un boîtier CDI sur place. Le mec qui m’a mis les courbes dans le boitier CDI m’avait préparé une courbe pour Thunder Valley, et heureusement … Je ne saurai pas trop t’expliquer, mais on perdait énormément de chevaux à Thunder Valley. Ma 250, c’était devenu un poumon. J’étais obligé de rouler dans les tours pour avancer, et encore, ça n’avançait pas de fou, tu sentais bien que le moteur n’avait plus aucune force. Ce n’est pas du pipeau, il y a vraiment une différence. Après je pense que pour les mecs avec des motos usine, ça joue beaucoup moins. Si tu avais vu comment leurs motos craquaient à ces salauds à Thunder Valley [rires].

Finalement, tu te bats autant pour faire 17 que 28.

Franchement, je me suis même moins battu pour faire 17 que pour faire 28. Quand tu pars en fond de paquet entre 20 et 35, c’est la guerre. Tout le monde se recoupe dans tous les sens, en paquet, vous prenez les virages à 3 pilotes, c’est l’enfer et les mecs de devant s’échappent le temps que tout se calme un peu. Après 3 ou 4 tours, c’est mort et tu cravaches pour remonter. C’est moins fatigant de partir devant.

Le périple Américain de Romain Pape (& Co) se termine avec quelques points à Thunder Valley

Trois courses là-bas, tu penses que ça t’aura aidé à prendre du rythme ?

Ça, c’est sûr. Je pense que je ne roulais pas trop mal. Quand je me compare à Florian Miot qui fait quand même des bons résultats en Angleterre, qui met du gaz, je finissais devant lui en manche. Finir devant lui n’était pas un objectif, mais c’était un point de repère avec l’Europe, le seul que j’avais.

Tu préfèrerais refaire un top 3 sur l’Elite ou remettre des points aux US ?

Des points aux USA, sans hésiter. Quand tu es derrière la grille de départ de l’outdoor et que tu vois le monde derrière les barrières et l’engouement des spectateurs, c’est un truc de fou. Lors de la cérémonie d’ouverture, tu te retrouves sur la grille avec l’hymne national et tout le monde qui a la main sur le coeur, c’est impressionnant. Il y avait vraiment du monde, j’étais impressionné. En plus, il faut savoir qu’à finir 25ème aux USA je gagnais plus d’argent qu’à faire dans le top 5 de l’Elite.

Tu t’es fait opérer du syndrome des loges et des yeux juste avant de partir, tu n’as pas été gêné par ça finalement sur place ?

Si je n’avais pas fait mon opération des bras, vu comment c’est défoncé là-bas, ce n’était même pas la peine d’y aller. Je serai rentré à la maison au bout de 2 tours. Au niveau des yeux, j’avais un peu peur car la convalescence avait été plus longue que prévue, je n’avais presque pas pu rouler avant de partir mais au final sur place, niquel. J’ai roulé la première semaine avec des écrans teintés car j’étais sensible à la lumière et ensuite, plus aucun problème.

Tu peux mettre que tu as été le meilleur Français du premier quart du championnat de Motocross US sur ton CV maintenant !

C’est vrai, je vais le marquer [rires]. Personnellement, je trouve que ce n’est pas mal. Finalement, ça a fait plus parler de moi que si j’avais roulé en France. Je n’ai qu’une envie, c’est d’y retourner, mais c’est quand même un budget; un verra bien …

Pour la suite, de quoi sera fait 2023 ?

Je pense que je vais passer en 450 donc ça va changer pas mal de choses. Je ne vais pas rouler à Basly ce week-end, ça ira. Je n’ai pas envie, je vais être K.O avec le décalage et si j’y vais, tout le monde va m’attendre au tournant et moi, je n’ai aucun compte à rendre. Ma saison est terminée pour moi, je vais me reposer un peu, bosser pour renflouer les comptes et préparer la saison prochaine.

Romain Pape « C’était un truc de malade »
Retour