Après huit saisons sur les Grands Prix, Josse Sallefranque connaît parfaitement les réalités du paddock MXGP. À la tête de la structure Honda SR Motoblouz, il poursuit cette aventure avec une structure qui s’est imposée comme la référence parmi les équipes privées de la catégorie. Alors que la saison 2026 entre dans sa dernière ligne droite, Josse Sallefranque fait le point sur une année forcément marquée par la blessure de Thibault Benistant et la préparation d’un exercice 2027 déjà riche en changements. Entre bilan sportif, arrivée de Calvin Vlaanderen, rapprochement avec Honda HRC, enjeux financiers et évolution du paddock, le team manager de Honda SR Motoblouz se prête au jeu de l’interview. Micro
Josse, on est dans la dernière ligne droite, il ne reste que quelques grands prix. Quel est le bilan de la saison 2026 pour Honda SR Motoblouz ?
On est obligé de commencer par une grosse pensée pour Thibault. Un bilan qui est bien sûr difficile à accepter avec sa blessure. Ça nous a vraiment mis six pieds sous terre. Malheureusement, on sait que ça peut arriver. Mais quand ça arrive, on n’est jamais prêt. La passion et le travail nous tiennent.
Kévin, lui, a su rebondir en deuxième moitié de saison avec beaucoup de top 10 depuis le Grand Prix de France. Il est douzième au championnat, premier pilote privé – on est premier team privé – et l’objectif est le top 10. On n’en est pas très loin, il reste quelques GP, il est à quelques points de Jonass et Vlaanderen, donc de ce côté-là, on va dire que c’est correct.
Bien sûr, il manque un petit truc. On n’est pas déçu, mais un peu en-dedans par rapport à nos attentes car il n’y a pas de coup d’éclat de sa part. On aurait aimé le voir aller chercher un top 5 ou 6 dans une manche, comme certains pilotes ont pu faire cette année. Dans la globalité, on est dans nos objectifs, mais il nous a manqué quelques petits coups d’éclat. On y croit encore, on va essayer de faire briller le team et de le mettre en avant.
Si on met de côté ce qui est arrivé à Thibault, ça reste une saison positive. Je ne vais pas te cacher qu’on aurait éspéré un peu mieux, mais on est très proches des objectifs de départ donc ce n’est pas trop mal.
Avec Kévin, on reste dans la lignée de la saison 2025 j’ai l’impression. On s’attendait peut-être à une évolution de sa part, au niveau des résultats.
C’est exactement ça. Et même pour être franc, il est un petit peu moins bien. Après, il s’est blessé l’an dernier donc on ne sait pas exactement comment ça aurait terminé, mais pour le coup il avait fait des coups d’éclats.
Après, on sait aussi que le niveau ne fait qu’augmenter: les pilotes du MX2 montent, les pilotes du MXGP ne partent pas. Automatiquement, il y a de plus en plus de tops pilotes. Si tu regardes, on doit avoir 8 ou 9 pilotes qui ont déjà décroché un titre de champion du monde. Donc même quand tu es 12ème du championnat, tu te bats contre des pilotes qui ont été champions du monde.
On est contents d’être le premier team privé du MXGP, de battre quelques pilotes et teams usine. Maintenant, on est dans la lignée de l’an dernier avec Kevin, voire un peu moins bien. On essaie de comprendre pourquoi, on met des choses en place.

Vous avez déjà un pilote annoncé pour 2027, Calvin Vlaanderen. Vous avez signé un gros poisson pour l’an prochain. Vous devez avoir de belles ambitions avec lui.
C’est vrai qu’avec la blessure de Thibault, il a fallu rebondir en tant que team, et trouver des solutions. Calvin, c’est quelqu’un que je connais depuis longtemps, on a déjà failli travailler ensemble par le passé. Mais il a eu des places dans des teams factory, donc ça ne s’est pas fait. Je me dis que ça ne devait pas se faire sur le moment. Là, ça faisait quelque temps qu’on discutait, et on a trouvé des solutions pour travailler ensemble. On est vraiment très contents. Là, on s’attaque au deuxième pilote, on va voir ce que ça donne. On est entrés dans les dernières semaines de négociation, donc il y a pas mal de travail à effectuer, mais c’est la dernière ligne droite.
Est-ce qu’on peut répondre à tous ceux qui demandent si Vlaanderen fera le Touquet [rires].
Alors non, Calvin est vraiment là pour le programme MXGP. On a de bons pilotes pour le Touquet: Kellett, Genot, Petit, et il y a également Mathilde Martinez chez les féminines. Ça fait déjà beaucoup de pilotes, on fait beaucoup de disciplines. Chacun va se concentrer sur son programme. On va se donner à fond sur le CFS avec nos pilotes qui ont des chances de briller, et Calvin va se préparer pour sa saison de MXGP – et il participera aussi à l’Elite.
Visiblement, vous allez avoir un soutien de l’usine en 2027. Est-ce qu’on peut savoir de quel type de support vous allez bénéficier ?
Nos relations évoluent et pour nous, c’est top. On est désormais beaucoup plus proches du HRC, des gens de chez Honda. On travaille beaucoup plus étroitement et main dans la main. Ça améliore les relations, on s’appelle durant la semaine, on se donne des informations, on échange des choses ensemble, des testings. On peut avoir des retours de leur part sur les prochaines évolutions de la moto, être dans les petits papiers tout simplement. Pour la partie sportive, technique, c’est super intéressant. On peut aussi avoir accès à des pièces factory, ce sera aussi intéressant. Il y a pas mal de petites choses. Le soutien augmente un peu plus d’année en année. Tout n’est pas encore finalisé, tout n’est pas encore fait, mais on voit qu’ils sont motivés pour continuer avec nous, d’améliorer les choses pour nous, alors un grand merci à eux.

Est-ce que ce support de l’usine était dépendant de la signature d’un pilote en particulier, ou il était acquis pour 2027 sans prendre en compte la composition de l’équipe ?
Alors ça, c’est à eux qu’il faudrait poser la question [rires]. J’ose espérer qu’ils croient surtout et d’abord en nous. Parce qu’ils savent qu’on est des passionnés, qu’on se donne à 100%. Si ce n’était pas Calvin, ça aurait été un autre top pilote, et puis il y aura un deuxième pilote aussi. J’espère qu’on va vite finaliser. On avance, Honda voit bien qu’on travaille très dur pour être dans le top 10 du mondial MXGP. Et je me répète, mais quand on voit le niveau du top 10 mondial, faire quelques coups d’éclat, c’est plus qu’honorable. C’est beaucoup de travail, beaucoup d’argent, beaucoup de temps, beaucoup de passion … Et nous, on se donne à 2000%. Pourtant, les temps sont durs et c’est difficile, on ne va pas se le cacher.
Il faut trouver des budgets, toujours plus de budget. Il faut travailler dur, toujours plus dur. Il faut être hyper motivé et déterminé. En fait, je dirais même qu’il faut être irréprochable.
Parfois, je me dis que les gens sont durs sur les réseaux sociaux envers les petits teams, ou même les pilotes. Il faudrait qu’ils prennent un peu de recul. Et ça vaut pour vous, les médias aussi: si tu arrêtes de venir, que Motoverte ne vient plus, ou MX Actu, on n’aura plus rien et ce sera terminé. Quand je vois les frais pour se déplacer, que tout augmente, les voyages … C’est de la folie.
Ça fait huit ans que je fais les grands prix, ça ne fait qu’augmenter. Tu trouves un petit sponsor en plus, tu es content, tu te dis que tu vas pouvoir avoir une évolution, investir dans ton équipe et en fait non. Tu payes seulement l’évolution, l’augmentation du carburant, des billets d’avion. Ça donne l’impression d’être un puits sans fond.
On est le seul team Français en MXGP. Les gens ne se rendent pas bien compte de ce que c’est. Les gens ont les réseaux sociaux, regardent les informations: on voit que ça ne brille pas en France, surtout au niveau de l’économie. Automatiquement, ça va se répercuter sur les teams en moto. Parfois, on aimerait bien se sentir un peu plus soutenus de la part des gens. Ils sont très intransigeants, ce serait bien qu’ils soient plus chauvins pour nous aussi [rires].
Dans ton discours, on parle de second pilote. On doit en déduire que Kévin va devoir prendre une autre direction en 2027 ?
Ce n’est pas fait. Honnêtement, on a une line-up assez serrée. On est sur quelques pilotes, Kévin en fait partie. Le seul truc qu’on lui demande, c’est de retrouver le Kévin de l’année dernière: un peu plus d’intensité, qu’on retrouve le pilote qui avait la capacité de faire ces coups d’éclat, des top résultats. Pour nous, il est important de mettre le team en avant, de le faire briller un peu plus qu’à l’heure actuelle.

Est-ce que Ducati n’est pas en train de casser un peu les codes ? Visiblement, ils ont poussé pour annoncer la signature de Febvre très tôt dans la saison. Vlaanderen, pareil, vous l’avez annoncé très tôt cette année, lui aussi est sous contrat Ducati pour l’heure.
Ce que je peux te dire, c’est que c’est fou de voir à quel point le prix des contrats s’envolent pour certains pilotes. Les gros teams factory, pour avoir des pilotes capables de gagner, misent très, très gros.
Alors, tant mieux pour les pilotes, mais pour nous qui sommes dans le milieu moto, c’est vraiment impressionnant. Je crois que bientôt, il va falloir instaurer un fair-play financier. Les prix des pilotes s’envolent, un peu comme dans le foot au sein de certains clubs. On est quand même bons joueurs, car on est plutôt du genre à être admiratifs des gens qui réussissent. L’objectif serait d’arriver à être capable de faire pareil qu’eux un jour. Mais c’est vrai que pour le coup, ce n’est pas facile de faire jeu égal avec eux …
Un mot sur Yves Demaria. Est-ce qu’on va continuer à travailler avec lui en 2027 ? Il me semble que Calvin va garder sa base Néerlandaise l’an prochain.
Oui, c’est vrai. On va faire évoluer notre organisation en termes de travail. On va faire sortir le sudiste de chez lui [rires]. Tout se passe bien avec Yves. On travaille depuis 4 ou 5 ans ensemble – à vérifier – et ça marche bien. On va simplement devoir faire les choses différemment l’an prochain. On ne manage pas un pilote de 18 ans de la même façon qu’on manage un pilote avec l’expérience de Calvin. C’est normal.
On va devoir évoluer de ce côté-là, mais ce n’est pas un problème pour nous. Au contraire, c’est bien, ça nous challenge et on aime les challenges, donc c’est parfait.
ZXMoto, tu as dû en entendre parler … Le constructeur Chinois est sur le point d’arriver en MXGP – visiblement dès l’an prochain – avec une structure déjà bien installée dans le paddock. Ça t’inspire quoi ?
Je me dis que si ça peut offrir des guidons et que ça ramène du travail à un team, tant mieux. Ça peut peut-être challenger les autres marques aussi. Je pense qu’il ne faut pas cracher dans la soupe. Après, encore une fois, il faut respecter les codes, d’une certaine manière. De la même façon que si demain, un bon pilote vient rouler pour zéro, alors qu’en face les montants des contrats s’envolent. Ça peut tirer tout le monde vers le haut, ou vers le bas, selon comment c’est fait.
J’espère que l’arrivée des marques chinoises aidera plutôt le milieu du MX que le contraire. Il ne faudrait pas que ça nuise à tout ce qui est déjà en place. Après, ça reste du sport, ça reste du business. Il faut respecter l’arrivée des nouveaux. Si ça peut offrir des guidons à des pilotes, du travail à des mécanos, c’est une bonne chose.

Est-ce qu’on redoute – dans un sens – leur arrivée ? S’ils parviennent à être un minima compétitif, avec le prix affiché de leurs motos, ils risquent de prendre une part de marché qui serait non négligeable en Europe. Est-ce qu’on se dit qu’on va devoir faire attention sur le moyen, ou le long terme ?
Complètement. Le problème pour nous, c’est l’organisation chinoise. Ce n’est pas lié à la moto directement, c’est lié à l’industrie automobile. C’est un pays qui aide énormément l’industrie. Nous, en europe, on est clairement surtaxé de partout. En fait, ce serait plutôt à nos chers politiciens de réfléchir à des stratégies pour recréer de l’emploi, de la compétitivité, et éviter de se faire manger par les chinois dans tous les domaines.
La politique et moi, ça fait deux. Parce que je n’arrive jamais à comprendre la moindre de leurs décisions. Je ne vais pas trop m’étaler là-dessus, parce qu’on va clairement y passer trop de temps. Mais pour le coup, je pense qu’ils vont devoir s’adapter un minima au marché Européen. Comme tu dis, ce sera probablement moins cher de rouler avec une Chinoise prochainement. Mais il faut éviter de se retrouver dans la situation où on va créer de l’emploi, avoir des guidons pendant deux ans, trois ans, et que ça nous fasse perdre des grosses marques qui ont investi dedans pendant des décennies parce que les Chinois ont pris le monopole. Tout ça, ce sont des stratégies de marketing, du business.
C’est bien qu’ils arrivent, mais ils vont aussi voir le travail qui est fait par les autres marques qui sont là depuis des décennies. Quand on voit le niveau entre le premier, le cinquième et le dixième … on parle de petites secondes. Donc leurs motos ont intérêt à être abouties pour être compétitives.
C’est un peu comme l’aspect financier du sport. On n’arrête pas de faire progresser nos motos. Nous, on se dit qu’on a une pièce mieux à droite, une pièce mieux à gauche. On se dit qu’on passe un cap, et on voit le nouveau modèle qui sort, que ce soit la Honda ou la KTM, et ça repasse encore un nouveau cap ! C’est vraiment énormément de travail.
J’aimerais terminer en parlant de Thibault. Suite à sa blessure, Road 2 Recovery a mis une cagnotte en ligne. Beaucoup de gens se sont demandé ce que faisait la FIM, les assurances, le team pour l’aider. Comment ça se passe, dans ce cas-là, si tu te sens à l’aise avec la question.
Je suis à l’aise avec le fait de parler de ça. En premier lieu, merci aux sponsors. Tout le monde a payé Thibault à hauteur de 100% de son contrat. Contractuellement, si tu veux, il n’y avait aucune obligation qu’ils le fassent. Mais tous nos partenaires ont joué le jeu. Thibault va être payé à 100%. Il est épaulé par un très bon manager, il y a sa famille, ses amis, son team, Yves Demaria. En fait, c’est la moindre des choses j’ai envie de te dire, mais il faut prendre le temps de les remercier quand même.
C’est une période très difficile pour lui. On fait ce qu’on peut pour essayer de le soutenir. L’aspect financier faisait partie de nos objectifs. Directement, on a dit à Thibault, à sa famille et à son manager de ne pas s’inquiéter de cet aspect, de s’occuper de sa rééducation, de se reposer, qu’on allait s’occuper du reste. On joue le jeu à 100%, je n’ai aucun tabou là-dessus, bien au contraire. Donc je remercie les gens qui sont à fond derrière nous, et derrière lui.
De là, il y a aussi la partie FIM, la partie fédération, la partie assurance. Tout ça est en train de s’organiser car il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte. Pour le coup, je ne suis ni avocat ni juriste. Ce n’est pas moi qui m’occupe de ce dossier et je n’ai pas les compétences pour en parler. Ce n’est pas entre mes mains, c’est dans les mains des fédérations, de son agent, des assurances, etc. Ce qu’on espère surtout, c’est que tout le monde va jouer le jeu comme nous.
Road 2 Recovery – Venir en aide à Thibault Benistant













