C’est fait. Jeffrey Herlings vient de décrocher un sixième titre mondial. Mais derrière le sextuple champion du monde se cache une histoire qui a commencé 28 ans plus tôt. Et pour raconter cette histoire, difficile de trouver un témoin mieux placé que son père, Peter Herlings. De ses premiers tours de roues à ses premiers titres, des sacrifices familiaux aux années passées au plus haut niveau, Peter a été aux premières loges durant les différentes étapes de la carrière hors norme de son fils.
À l’occasion de cet entretien exclusif, Peter nous permet de découvrir un Jeffrey que le grand public n’a jamais connu. Entre jeunesse et vocation, en passant par les moments qui ont façonné sa carrière, les choix parfois difficiles de la famille, mais aussi l’homme et le pilote qu’il est devenu au fil des années.
Une plongée dans les coulisses de la carrière de l’un des plus grands pilotes du monde, racontée par celui qui l’accompagne depuis ses tout premiers tours de roues, et qui témoignera un jour de ses derniers. Micro avec Peter Herlings.
Peter, vous souvenez-vous de la première fois que Jeffrey a fait de la moto ? C’était comment ?
La première fois que Jeffrey a fait de la moto, il avait quatre ans. Ses grands-parents lui avaient acheté une CR50. Par coïncidence, c’était donc déjà une Honda ! Lorsqu’il a roulé pour la première fois, la moto était équipée de petites roues stabilisatrices, mais il n’a pas fallu longtemps avant qu’on ne doive se résoudre à les retirer. Il a rapidement appris à trouver son équilibre et à piloter correctement la moto.
Au début, la moto était davantage adaptée à un pilote expérimenté qu’à un enfant de son âge, donc c’était assez impressionnant qu’il parvienne ne serait-ce qu’à la garder en équilibre. Plus tard, il a eu une KTM 50cc, mais cette moto tombait constamment en rad. L’embrayage, en particulier, nous a causé énormément de problèmes. En seulement trois mois, il avait cassé trois KTM. Ce n’était tout simplement plus viable pour nous.
Ensuite, Jeffrey est passé sur une 65KX, équipée d’un embrayage automatique, et les choses se sont beaucoup mieux passées. Jeffrey était un peu plus lourd que les autres enfants de son âge, mais il était encore très petit, et il a donc eu quelques difficultés au début avec le poids de la Kawasaki. Malgré tout, Jeffrey a remporté environ 42 courses en catégorie automatique cette année-là sur le championnat Hollandais MON, une autre fédération néerlandaise, qui est une entité différente de la KNMV.
L’année suivante, après avoir décroché le titre dans la catégorie automatique, j’ai dû remettre l’embrayage et le sélecteur de vitesses sur la Kawasaki. Pour sa première expérience avec un embrayage et une boîte de vitesses, c’était difficile. Jeffrey était habitué à rouler sans embrayage sur une moto automatique : il freinait très fort et remettait rapidement les gaz. Au début, il lui arrivait de vraiment rentrer trop fort dans les virages, d’être à fond sur les gaz alors que la puissance de la moto n’était pas suffisante. Il oubliait de se servir de l’embrayage, il oubliait de rétrograder, ce qui le faisait tomber.
De là, on s’est entraînés à passer les vitesses. On mettait des piquets en bois aux endroits où il devait monter ou descendre un rapport. Après deux semaines, il maîtrisait parfaitement la technique pour passer les vitesses.
Finalement, ça lui est venu naturellement ?
Oui. À l’époque, je roulais moi-même et Jeffrey était toujours là, sur sa petite CR50. Il voulait toujours faire de la moto. C’est vraiment comme ça que tout a commencé. Il voulait toujours rouler, toujours, tout le temps ! On en faisait beaucoup, mais il voulait en faire encore plus que ce qu’on ne faisait déjà.

À quel moment avez-vous commencé à vous dire que Jeffrey avait peut-être un truc en plus ?
J’ai commencé à avoir ce sentiment lorsqu’il a remporté le titre de champion de Hollande (MON) en 65cc, dans la catégorie avec vitesses. Il a alors signé un petit contrat avec Kawasaki, par l’intermédiaire d’un concessionnaire local – Laurense Motors. C’est à ce moment-là qu’on a pu envisager de participer à des courses internationales. La première fois qu’on a tenté l’expérience, on s’est retrouvés sur une piste béton, avec du dénivelé, des virages en dévers et des pierres. Tim Gajser était là, il avait un an de moins que Jeffrey, mais ils devaient déjà s’affronter. À cet âge-là, Jeffrey était déjà aussi compétitif et combatif qu’il l’est aujourd’hui. Je me souviens qu’il avait signé le deuxième meilleur temps, derrière Roberts Justs, qui roulait déjà à plein temps sur la scène internationale à l’époque. À ce moment-là, j’ai commencé à me dire qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. La décision lui appartenait, mais j’ai décidé de consacrer toute mon attention à Jeffrey et de l’emmener davantage s’entraîner à l’étranger, notamment sur des pistes en terre. De là, Jeffrey a progressé très rapidement.
Comment avez-vous géré votre temps entre Jeffrey et son frère, Danny ?
Danny roulait lui aussi très bien. Il a dix ans de plus que Jeffrey, mais il a également eu l’occasion de faire de la moto. Mais un jour, j’ai toutefois dû finir par intervenir, car le petit frère essayait de dépasser le grand frère, parfois de manière assez agressive. À un moment, il a fallu que j’intervienne pour que ça n’aille pas plus loin entre les deux.
Je me souviens d’un entraînement à Geldermalsen, aux Pays-Bas, sur un terrain béton. Danny roulait avec la 450. On lui avait laissé une belle longueur d’avance, et Jeffrey était parti derrière lui. Au bout de quelques minutes, il avait comblé l’écart et était revenu dans la roue de son frère. Après cet entraînement, c’est Danny lui-même qui a proposé qu’on se concentre vraiment à 100% sur Jeffrey.
Quel a été le plus gros sacrifice que votre famille ait fait pour permettre à Jeffrey d’atteindre ce niveau ?
Mon mariage a été sacrifié, parce que je passais tellement de temps avec Jeffrey. Je roulais encore moi-même en championnat Hollandais (MON) à cette époque, j’étais trop concentré sur le motocross et je n’avais plus de temps pour ma femme. C’était de ma responsabilité, ça a été mon erreur. Même si ma femme et moi avons divorcé, on est restés une équipe. On a tout fait pour Jeffrey, jusqu’à ce qu’il décroche son premier contrat de pilote d’usine.
Jeffrey est resté la priorité numéro un pour vous deux, vous et votre ex-femme ?
Oui. Mon ex-femme était elle aussi passionnée de motocross, peut-être même plus passionnée que moi (rires). Mais c’était difficile pour nous deux de gérer.

Vous avez mentionné le fait d’avoir dû séparer Jeffrey et Danny à un moment. Quand on voit Jeffrey et Kay se battre à Arnhem, il y a de l’agressivité mais du respect. C’est quelque chose que vous lui avez transmis, dont vous êtes fier ?
Je suis très fier de la manière dont Jeffrey pilote. Même si je vois encore des domaines dans lesquels il peut progresser, il me surprend parfois. Lors de l’épreuve internationale à Keiheuvel, il prenait les mêmes trajectoires à chaque fois, pendant toute la durée des manches. Mais lorsqu’il devait dépasser des retardataires, il était obligé de changer de traces. Je l’ai vu prendre un intérieur dans les trous de freinage, enrouler la première bosse, utiliser les autres pour faire un double jusqu’au virage et parvenir à coucher la moto au dernier moment pour virer. Il maîtrise vraiment la technique. Je savoure encore tous ces moments, quand je vois Jeffrey rouler.
On sait que Jeffrey est très, très compétitif. C’est un trait de caractère qui lui a été inculqué ?
Quand je roulais moi-même, alors que Jeffrey était encore relativement jeune, il voulait venir courir avec moi. Je faisais 10 kilomètres de course à pied, et Jeffrey voulait venir avec moi. Je lui disais à chaque fois que ça allait être difficile pour lui, mais il insistait pour venir. Alors on allait courir. À l’époque, on vivait à Boekel, près du terrain de moto. Lui, il partait comme une fusée pour être devant moi. Je devais vraiment accélérer pour le suivre. Mais quand on arrivait au terrain de moto à 1.5 kilomètre de la maison, il était déjà épuisé et il me demandait si on avait bientôt terminé. En réalité, on n’avait pas fait la moitié du chemin. Et puis au fil des années, je n’ai plus été capable de suivre Jeffrey, et encore moins de courir. Cet esprit de compétition, ça a toujours été en lui.
Je me souviens aussi d’une journée marquante. Il y a très longtemps, j’ai amené la moto de Jeffrey en classe pour faire un exposé devant ses camarades. Dix ans plus tard, j’ai su qu’il avait dit à son professeur qu’il voulait apprendre l’anglais et les mathématiques pour être capable de parler devant les caméras et gérer son argent pour plus tard.
Son objectif pour la saison 2026, Jeffrey me l’a clairement dit : « Papa, cette année, je veux vraiment décrocher un nouveau titre de champion du monde. » C’est ce qui fait de lui un si grand athlète. Après toutes les blessures qu’il a traversées, il cherche encore, et toujours, à aller plus loin.

Y a-t-il une facette de sa personnalité que les gens ne voient jamais ?
Jeffrey reste très en retrait sur un Grand Prix. Moi, bien sûr, je connais le vrai Jeffrey. Mais lorsqu’il se fixe un objectif, pour lui, tout doit être mis en œuvre pour qu’il puisse l’atteindre. En revanche, durant l’hiver, c’est quelqu’un de très différent. Il est beaucoup plus accessible. Mais pendant les Grands Prix, je sais qu’il est très occupé. Il me dit même parfois durant la semaine : « Papa, tu ne dois pas m’en vouloir, mais je n’ai pas de temps pour faire autre chose que de la moto. Si je dois prendre du temps pour aller parler à tout le monde, je ne peux plus me concentrer. » C’est vraiment du Jeffrey tout craché.
Sa première victoire de Grand Prix à Valkenswaard: il a gagné alors que ce n’était que son troisième GP… Comment avez-vous vécu ça ?
C’était fantastique. Je me souviens encore de la séance d’essais chronométrés du samedi. À l’époque, les motos démarraient encore avec des kicks. Jeffrey est tombé pendant la séance, et la moto s’est arrêtée. J’étais là, j’ai prié pour qu’il n’y ait pas de caméras, parce qu’on n’avait pas le droit d’aller aider les pilotes. Mais j’ai sauté par-dessus les barrières pour tenir la moto pendant que Jeffrey la redémarrait. C’est comme ça qu’il a pu signer un temps correct, et le dimanche, il a signé le doublé !

Pensez-vous qu’à notre époque, les pilotes plus âgés aient encore leurs chances au plus haut niveau ?
Le 12 septembre, Jeffrey va fêter ses 32 ans, et il se sent vieux. Mais je lui ai dit : « Jeffrey, souviens-toi que Romain [Febvre] a trois ans de plus que toi. » Peut-être que s’il parvient à rester entier, il parviendra à décrocher d’autres titres.
Pensez-vous que le fait que Romain Febvre ait – à bientôt 35 ans – signé pour deux ans chez Ducati montre à Jeffrey qu’il lui reste encore quelques belles années, à lui aussi ?
Ça a clairement montré à Jeffrey que c’était possible, à condition de rester en bonne santé et d’être réellement motivé. C’est un plus pour Jeffrey. Depuis qu’il a quitté KTM, il a retrouvé une nouvelle motivation. Sa mécanicienne est une femme [Federica Sezzi], et elle est tout aussi compétitive que Jeffrey. Au début, Jeffrey avait quelques doutes, mais je la vois depuis longtemps et je lui ai dit : « C’est la mécanicienne qu’il te faut. » Aujourd’hui, ils forment une bonne équipe. C’est assez drôle parce qu’elle est plutôt petite. Au départ, elle avait du mal à comprimer la fourche pour enclencher son kit départ [rires]. Elle a alors fabriqué un système lui permettant de comprimer la fourche à l’aide d’un levier. Elle trouvera toujours un moyen de donner le meilleur d’elle-même, et ça pousse Jeffrey, à son tour, à vouloir être le meilleur.
Avez-vous parfois le sentiment que Jeffrey est trop dur avec lui-même ?
Parfois, oui. Le samedi soir après le GP de Lommel, il est rentré à la maison vers 22 heures et il est monté sur son vélo pour faire de la récupération. Pour moi, c’est un peu … excessif. Il faut vraiment avoir une énorme détermination et une vraie passion pour le motocross pour avoir encore la volonté de monter sur un vélo après une journée à Lommel.
Selon vous, qu’est-ce qui motive Jeffrey Herlings à continuer, alors qu’il a déjà tout gagné ?
Dans son esprit, le record de Stefan Everts est toujours là. Bien sûr, il aurait aimé avoir davantage de titres mondiaux aujourd’hui, mais les blessures et certaines erreurs se sont mises en travers de son chemin. Il devrait avoir au moins deux titres de plus. Mais comme je l’ai déjà dit, lorsque Jeffrey se fixe un objectif, tout doit être mis en œuvre pour l’atteindre, tant que ça sert ledit objectif.
Cet hiver, il m’a dit qu’il aimerait décrocher encore un titre et il a tout fait pour se donner les moyens de décrocher cet objectif. Honda est sur la même longueur d’onde que lui depuis le début : ils ont tout fait pour décrocher un nouveau titre mondial, au point d’avoir déjà parlé d’une prolongation de son contrat actuel au début de l’année. Pour être franc, Honda a également eu beaucoup plus de retours sur la nouvelle moto grâce à Jeffrey. Même s’ils ont rencontré quelques problèmes avec la CR-F en début de saison, je vois l’équipe travailler vraiment dur pour les résoudre, et c’est positif.

Pour un jeune pilote de motocross qui voudrait suivre la trajectoire de Jeffrey, quel conseil lui donneriez-vous ?
Tout d’abord, il faut avoir les finances. Le motocross coûte cher. Encore plus qu’à l’époque où je roulais encore avec Jeffrey. Il faut aussi trouver et s’entourer des bonnes personnes, celles qui sont prêtes à tout donner pour vous aider à atteindre le plus haut niveau dans ce sport. De là, il y aura peut-être une chance de monter un jour sur la plus haute marche d’un podium en Grand Prix. Mais le chemin pour y arriver est très long, et seul le temps sera en mesure de dire si vous y parviendrez. Moi, je n’aurais jamais pu imaginer que Jeffrey atteindrait ce niveau-là un jour. À un moment donné, on pouvait bien voir qu’il avait quelque chose de spécial, mais c’était surtout dans la manière dont il consacrait chaque seconde de sa vie au motocross. Ce que je veux dire, c’est que les sacrifices consentis par la famille dans ce sport sont énormes. Pour Jeffrey, ils n’ont pas été vains.
Si Jeffrey Herlings n’était pas devenu une star du motocross mondial, que pensez-vous qu’il ferait aujourd’hui ?
Il bosserait dans la finance. Je me souviens que lorsqu’il a commencé à vivre seul, il m’a dit : « Papa, il faut acheter des lampes pour la maison. » Il réfléchissait déjà à ce genre de choses : « Si j’en achète plusieurs, je peux avoir une réduction, non ? » Il est intelligent lorsqu’il s’agit d’argent.
Récemment, un de ses nettoyeurs haute pression est tombé en panne. Je lui ai suggéré d’en acheter un autre, mais Jeffrey a préféré essayer de le réparer. Le nettoyeur haute pression n’était finalement pas réparable, mais Jeffrey avait déjà trouvé un endroit où en acheter un autre qui était 50€ moins cher que le sien. Je préfère le voir se soucier de petites choses comme ça plutôt que de le voir jeter son argent par les fenêtres.
Au début de sa carrière, il payait tellement d’impôts que mon ex-femme et moi, on lui avait conseillé d’investir son argent dans l’immobilier. De cette manière, s’il ne pouvait plus être au sommet dans son sport, il pourrait toujours avoir un revenu correct grâce aux biens immobiliers qu’il possédait. Au début, il n’était pas vraiment d’accord. Il me disait : « Et s’il y a un problème avec le chauffage dans l’une des maisons ? Ça va me coûter de l’argent ! »
Aujourd’hui, il a quelqu’un qui s’occupe de tout ça pour lui. Et s’il décidait d’arrêter le motocross demain, il continuerait à gagner de l’argent.

A-t-il été difficile pour vous de prendre du recul quand la carrière de Jeffrey a décollé, et qu’il a rejoint une équipe d’usine ?
Ça a été extrêmement difficile. Mais je ne me suis jamais opposé à cette décision. L’objectif principal était que Jeffrey réussisse dans le motocross, et à ce moment-là, mon rôle était de m’effacer. C’est exactement ce que j’ai fait.
Mon ex-femme a fait la même chose. On avait une vision à long terme, et on savait que ça signifiait qu’à un moment, on allait devoir prendre du recul. Je me souviens qu’en 2008, la dernière année où je préparais encore ses motos, on avait décroché quatre titres. Ça avait attiré l’attention de KTM. En 2009, il a intégré le team junior de Jacky Martens. Il avait alors son propre mécanicien. Jeffrey venait me voir parce que le mécanicien faisait le plein d’essence tout en fumant sa cigarette, et Jeffrey me faisait part de ses inquiétudes en me disant que la moto risquait de prendre feu. Voilà le genre de choses auxquelles j’ai dû faire face au début.
Jusqu’à cette époque, aucun pilote n’avait encore remporté quatre titres la même année dans les catégories jeunes. Ken Roczen en avait remporté trois, Jeffrey en avait remporté quatre : le championnat ONK, l’ADAC, le championnat d’Europe et le championnat du monde. Ça avait permis à KTM de remarquer Jeffrey très tôt, mais ça signifiait aussi que mon rôle auprès de lui prenait fin ; et c’était difficile, surtout au début.
Si Jeffrey vous disait demain : « Papa, j’arrête », quelle serait votre première réaction ?
Comme je l’ai déjà dit, il faut faire de la moto parce qu’on en a envie au plus profond de soi. Si cette envie a disparu, il faut arrêter. C’est un sport dangereux. Si tu n’es pas à 100 % dedans, c’est trop risqué.
C’est sa décision. S’il décide d’arrêter, je l’accepterai et je serai en paix avec ça. Je ne lui dis pas qu’il doit continuer à rouler ou qu’il doit arrêter. Ça, c’est sa propre décision.















